Un crime familial à Menton en 1881

Le Petit Niçois du 13 février 1881 raconte un fait divers brutal dans toute sa crudité. Mais les deux articles qu’ajoute les jours suivants le journaliste, qui poursuit son enquête, finissent par donner à l’affaire des allures de roman naturaliste : un milieu de petits boutiquiers, des amours ancillaires, à quoi il faut ajouter un arrière-plan historique, car le présumé coupable, comme on dirait aujourd’hui, a combattu pour l’indépendance de l’Italie. Mais par-delà ces aspects superficiels il reste des mystères : pourquoi le fils a-t-il voulu se travestir en femme ? Cela a-t-il une relation avec le geste de son père ? Les articles n’en disent rien ; il est vrai qu’en ce temps-là on ne plaisante pas avec le genre.

« Un crime à Menton. – Avant-hier, au quartier de Garavan, un horrible drame a eu lieu, dans une blanchisserie.
Le propriétaire de cette blanchisserie, un veuf retenu dans son lit par des rhumatismes, s’est servi d’un revolver qu’il avait l’habitude de garder sous sa main, contre son fils, un tout jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans.
Le coup, tiré presque à bout portant dans l’abdomen, (à moins de deux pas) n’a cependant pas tué immédiatement celui qui l’a reçu ; mais il est dans un pitoyable état.
Hier, il n’a pu répondre au juge d’instruction qui s’était rendu à Menton, qu’en entrecoupant ses réponses de vomissements.
Le médecin n’a pas grand espoir de le sauver.
Sans être complètement au courant des motifs de ce crime, nous croyons pouvoir dire qu’un levain d’animosité fermentait depuis longtemps entre le père et le fils.
À la suite d’un soufflet donné par le fils à la servante de la maison, ce levain a causé le crime.
Il paraîtrait que le jeune homme, ayant eu la mauvaise inspiration de vouloir se déguiser en femme, aurait demandé à la servante de lui prêter des vêtements.
« Je n’en ai pas, a répliqué la servante ; mais si vous tenez à vous masquer en femme, pourquoi ne prendriez-vous pas ceux de votre mère ? »
Cette réponse lui vaut le soufflet. Elle s’échappe et monte chez le maître pour porter plainte.
Le fils, qui l’a suivie, l’entend, à travers la porte, raconter la scène. Il entre et, peu après, la détonation retentit. Il y a, pour expliquer le crime, une double version : celle de la victime et celle du père.
La victime prétend qu’elle serait entrée presque au début du récit de la servante et se serait écriée : « C’est moi qui vais vous dire comment cela s’est passé ! » Là-dessus, le père aurait tendu le bras vers elle et aurait fait feu.
Le père dit : « Je sommeillais, un frôlement sous mon oreiller m’a réveillé en sursaut ; croyant qu’on venait me voler, j’ai saisi mon revolver et j’ai tiré.
La justice saura bien démêler la vérité. En attendant, l’auteur du crime est gardé à vue et il sera écroué dès que le médecin aura déclaré qu’on peut l’emmener de chez lui, dans son lit de malade.
Dès que nous aurons de plus amples renseignements sur cette triste affaire, ce qui peut avoir lieu demain, nous les ferons connaître an public. »

Le Petit Niçois, 14 février 1881.
« Le crime de Menton. — Ainsi que nous l’annoncions hier, il nous est arrivé de nouveaux détails.
Ces détails, les voici tels qu’ils nous ont été transmis ; nous n’y ajoutons pas le moindre commentaire.
La servante de la maison, nous écrit notre correspondant, serait, au dire du fils du blanchisseur, la cause première de l’animosité entre lui et son père.
Avant la terrible scène du coup de revolver qu’il a subi, le jeune homme aurait laissé entendre, dans la maison où il y a un atelier, qu’il croyait à des relations intimes entre son père et la servante. Il a du reste fait le même aveu à la justice, expliquant ainsi comment il était devenu la bête noire de celui qui l’a si grièvement blessé. De là à supposer qu’il a pu exprimer au malade son mécontentement de ce qu’il croyait être pour le présent, et de ce que cela pouvait devenir, dans quelque temps, il n’y a qu’un pas.
Sans doute ce pas a été franchi, puisque voilà assez longtemps qu’il y avait fréquemment échange de paroles aigres, de scènes entre la victime et son père.
Maintenant que la désunion a abouti au crime de ce dernier, le fils ajoute que « le malade entretenait l’idée de le tuer avec le revolver. » Il déclare avoir surpris entre la servante et son père une conversation dans ce sens.
« — S’il faut que tu t’en ailles pour quelques jours, aurait dit le malade à sa servante, tu t’en iras ; mais tu reviendras bientôt ; pendant ton absence, j’arrangerai cela de la bonne manière. »
Le père affirme d’abord qu’il n’y a jamais eu des relations entre sa servante et lui, (la servante en dit autant) puis il attribue l’animosité de son fils à ce qu’il n’a plus voulu ni lui donner de l’argent, ni s’en laisser prendre.
« C’était précisément, déclare-t-il, parce que je craignais à chaque instant d’être volé par mon enfant ou par d’autres, que j’avais toujours mon revolver à portée de ma main. Je supposais qu’en me sachant armé, on n’oserait pas abuser de ma position. Si j’ai fait feu, c’est que j’ai cru à une tentative de vol. »
Nous saurons demain, très probablement, si avant de lâcher la détente, le père avait reconnu son fils, ou s’il ne l’avait pas reconnu.
Notre reporter s’est rendu, hier dimanche, à Menton, avec la mission de recueillir tous les renseignements sur cette déplorable affaire. »

Le Petit Niçois, 15 février 1881.
« Le crime de Menton. —Notre reporter a recueilli, hier, les renseignements ci-après, qui complètent ce que nous avons déjà dit de cette affaire.
Le coup de revolver a été tiré, le jeudi 10 février, à six heures du soir, dans une maison de très modeste apparence, sise quai Bonaparte, 7.
Le blanchisseur a nom Louis Cocon, et est âgé de cinquante-huit ans.
D’origine niçoise, il a servi dans l’armée sarde et fait la campagne de 1848, pour l’indépendance italienne.
C’est à cette époque qu’il a contracté le germe de la maladie rhumatismale qui le tient cloué dans son lit, depuis quatre ou cinq ans.
Après avoir quitté le service, en qualité de sous-officier, il exerça le métier de menuisier et prit pour femme Pauline Gardon, blanchisseuse de son état.
Quand sa compagne dont le souvenir figure encore en toutes lettres sur l’enseigne de la blanchisseuse, sous le nom de Pauline Cocon, mourut subitement, voilà deux ans, le veuf, hors d’état de surveiller lui-même l’atelier, en confia la direction à une des ouvrières de sa femme, Angélique Orengo, native de Menton, et qui avait alors une vingtaine d’années.
Mlle Angéline Orengo, avenante, gentille même, ne tarda pas à devenir la « petite reine » de cette maison, habitée par un père malade, et un fils de seize ans.
Les propos mentonnais ajoutent sans façon, qu’elle devint la maîtresse de Louis Cocon et qu’elle fut courtisée par le fils ; mais ces propos ne sont pas toujours comme la fumée qui ne peut exister sans feu. Donc nous ne saurions tenir compte, jusqu’à preuves suffisantes, de tout ce qu’ils mettent en circulation ; car ces mêmes propos font à la victime une réputation de jeune homme paresseux, habitué à découcher, mauvais sujet, etc., et vont jusqu’à prétendre qu’il y avait jalousie entre le père et le fils, au sujet d’Angéline Orengo ; que ce serait cette jalousie qui, jeudi dernier, armait le bras du malade contre son enfant, et amenait la catastrophe que nous avons racontée.
Nous préférons nous en tenir à nos quelques derniers détails positifs constatant que, d’après les docteurs Collin et Farina qui ont soigné et soignent le blessé, il y aurait quelque espoir de le sauver. Sans doute, sa blessure est très grave, mais il peut se faire qu’elle n’amène pas la mort. Il y aurait, paraît-il, du mieux dans son état, depuis avant-hier soir.
Le père, Louis Cocon, est comme nous l’avons dit, toujours gardé à vue par deux agents de la force publique. Dès que le médecin aura déclaré qu’un déplacement est possible, en le laissant dans son lit. il sera emmené en prison. »

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