Un espion démasqué, Nice 1888

Certes, ce n’est pas James Bond ce modeste professeur d’allemand dans un collège de Nice, mais il manque vraiment de discrétion : la police s’étonne des pièces d’or avec lesquelles il offre de généreuses tournées dans les cafés ; elle relève aussi « l’empressement » équivoque qu’il montre auprès de certains jeunes gens. En plus il se vante de sa participation à la récente guerre franco-prussienne. Et c’est au bureau de poste qu’il se rend pour expédier chez lui du matériel militaire français, en l’occurrence une munition destinée au nouveau fusil qui vient d’équiper l’armée française et l’équipera encore en 1914-1918, le fameux fusil Lebel. Rappelons que quelques années plus tard l’affaire Dreyfus aura pour point de départ une lettre concernant une pièce d’artillerie.
Voici l’arrestation de l’espion, telle que la relate Le Petit Niçois du 30 août 1888 :

« Un espion prussien a été arrêté, hier, à l’hôtel des Postes de Nice, au moment où il expédiait à Berlin un paquet contenant une cartouche Lebel, qu’il s’était procurée on ne sait encore comment, ce qui sera â rechercher par l’instruction.
Faisons le récit des causes qui ont amené cette arrestation.
Depuis plusieurs jours M. Croccichia, commissaire de police du 4e arrondissement, faisant fonctions de commissaire central en l’absence de M. Vidal, avait été avisé des allures par trop suspectes d’un nommé Fritz Kilian von Hohenburg, professeur, âgé d’environ 45 ans, demeurant rue St-Etienne, 29.
M. le commissaire central mit aussitôt sur la piste de cet individu qu’on lui avait fait connaître, deux des agents de la sûreté très actifs et très dévoués. Il leur enjoignit de se tenir surtout aux environs de l’hôtel des postes, afin de prendre l’espion en flagrant délit, si c’était possible.
Hier, en effet, vers trois heures, les agents aperçurent l’individu en question entrer dans le bureau des postes. Ils le suivirent et le virent s’approcher du guichet des chargements. Il sortit de sa poche une petite boîte qu’il remit à l’employé pour la faire affranchir à destination de Berlin.
À ce moment, les agents n’eurent plus de doute ; ils prièrent cet individu de les suivre au bureau de police de l’Hôtel-de- Ville et confisquèrent la boîte.
Au poste de police, on lui fit
subir un premier interrogatoire. M. Giraud, substitut du procureur de la République, prévenu, arriva immédiatement à la Mairie et ouvrit la boîte.
C’était bien à un espion prussien que l’on avait affaire. En effet, soigneusement enveloppé, la boîte contenait l’étui d’une cartouche Lebel. Nous n’en dirons pas davantage à ce sujet, on le comprendra, ces questions étant des plus délicates.
M. Giraud retourna immédiatement au Parquet et revint accompagné de M. Olivier, juge d’instruction et de son secrétaire.
Ces magistrats se rendirent au domicile de l’espion pour y faire une perquisition.
Dans cette perquisition on a saisi un tas de paperasses et de lettres écrites en allemand. Tous ces documents ont été transportés chez le juge d’instruction pour être examinés par un expert.
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L’espion qu’on vient d’arrêter était très connu à Nice qu’il habitait depuis sept ans. Fritz Kilian von Hohemburg, était professeur d’allemand et avait eu plusieurs de nos jeunes compatriotes pour élèves; il a même donné des leçons au fils du général
Carrey de Bellemare. Dans ces derniers temps il était professeur au collège Anglo-Américain du Pont- Magnan, et avait aussi donné quelques leçons à l’Association polytechnique, mais le président de cette association, M. Ammel, qui est un excellent patriote, conçut certains soupçons et le fit rayer des cadres de professeurs.
Il donnait toujours des leçons particulières à des jeunes gens de notre ville et on remarquait même combien il était empressé auprès d’eux. Il poussait même cet empressement assez loin, puisqu’il offrait des consommations à tout venant, pourvu qu’on voulut bien causer avec lui- Chose qui surprenait : il payait presque toujours avec des pièces d’or.
On savait cependant qu’il n’avait pas de fortune. Ses leçons ne pouvaient lui rapporter beaucoup. Ces dépenses constituaient un mystère qu’on n’avait pas songé à éclaircir.
Il avait habité longtemps chez M. de Montbrial, à Carabacel, puis chez M. Nash. En dernier lieu, il s’était logé rue Saint-Etienne, 29.
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Dans quelques, moments d’expansion, il s’était laisse aller à des confidences inquiétantes : il avait fait la campagne de 1870, dans la cavalerie. Il était dans le même régiment que le fils de M. de Bismarck et avait pris part aux combats de Mars-la-Tour et de Beaumont, où entre parenthèses il avouait avoir eu grand’peur.
On était surpris cependant qu’il eut été dans la cavalerie, car c’était un petit homme; sa taille n’excédait pas 1 mètre 66. Il avait les cheveux plats, la moustache blonde, et des plaques d’humeur froide lui couturaient le cou. Il était maladif ; on avait dû le réformer comme poitrinaire – mais ici il soignait sa phtisie en buvant
force eau-de-vie.
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Comment s’était-il procuré la cartouche Lebel qu’il expédiait à Berlin ?
On sait que dans ces derniers temps, il s’était rendu dans les Alpes pour suivre les manœuvres de nos soldats. À Saint- Martin, il s’était logé à la pension Müller. Il faisait souvent de longues excursions, toujours naturellement du côté où se trouvaient les Alpins.
A-t-il corrompu quelque soldat ? Cela ne paraît pas probable. Il semble acquis qu’il avait réussi à voler la cartouche qu’on a heureusement pu reprendre.
Du reste, l’instruction établira la vérité
sur ce point.
On sait qu’il est retourné de la montagne le 21 août. Depuis ce jour, il a échangé plusieurs lettres avec Berlin.
Noua ne pouvons tout dire sur cette affaire d’espionnage. Le parquet se montre très circonspect à ce sujet. Dans tous les cas, dès que l’enquête révélera un fait nouveau qui pourra être publié sans inconvénient, nos lecteurs peuvent être certains que nous le publierons. Pour le reste, fions-nous en aux magistrats qui agiront en celte circonstance avec tout le zèle et l’habileté que leur commande leur devoir de patriotes et de magistrats. »

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