En finir à 12 ans, Nice 1881

Le Petit Niçois du 13 octobre 1881 relate une petite tragédie qui, à travers le geste de sa jeune protagoniste, invite à imaginer tous les rouages parfaitement légaux qui peuvent conduire un être au bout du désespoir. Le drame s’est passé à Nice, mais il aurait pu se dérouler n’importe où.

« Une jeune fille, âgée de 12 ans qui avait été retirée par des personnes charitables de l’asile de la Charité, demeurant dans la rue Emmanuel Philibert, numéro 6 au troisième étage, est tombée, en jouant près d’une fenêtre, dans la cour de la susdite maison et dans cette chute elle s’est fait des blessures tellement graves que son état est désespéré. On l’a immédiatement transportée à son domicile où on lui a prodigué les premiers soins.
Au dernier moment, nous apprenons que cette jeune fille se serait volontairement donné la mort, à la suite d’une réprimande sur sa conduite. »

Comment avoir quelques précisions à propos de ce lamentable fait divers ? La consultation de l’acte de décès de la victime permet tout au moins d’en préciser le cadre et nous nous garderons bien de toute interprétation. Ses parents sont morts et elle s’appelle Emma Angeloni ; elle est née à Massa, dans la province de Massa-Carrara, célèbre pour son marbre et elle-même subdivision de la Toscane. Son père, prénommé Pierre par l’état-civil français, exerçait d’ailleurs la profession de marbrier. On peut le savoir par un autre acte de décès, celui d’un enfant mort-né, établi le 8 mai 1878, qui atteste donc de leur présence à Nice cette année-là. Ils habitent au 34 de cette même rue Emmanuel Philibert. Par contre on ne trouve pas les décès des parents d’Emma dans les registres de Nice. Seraient-ils morts dans une autre commune ?

L’acte de décès d’Emma Angeloni.

Emma est donc venue en France – sans doute très petite – avec ses parents. Ceux-ci étant décédés, elle a effectué un séjour à l’Hospice de la Charité – une institution qui remontait au XVIe siècle et que l’article appelle asile de la Charité, où on plaçait enfants trouvés et orphelins. Les « personnes charitables » qui l’en ont sortie l’emploient comme servante, car l’état-civil lui attribue la profession de « domestique ».

Bref, la courte existence d’Emma se résume à une série de chocs : le dépaysement, si elle était déjà assez grande pour en avoir conscience, peut-être le bilinguisme, voire le trilinguisme, sa famille parlant italien et le monde autour d’elle s’exprimant en niçois, parfois même en français, la mort de ses parents, le séjour dans une institution qui ne débordait ni de tendresse ni de confort, le placement dans une famille d’employeurs qui ne la ménageaientt pas, comme le suggère la « réprimande sur sa conduite », il y a de quoi ébranler les êtres les mieux équilibrés et a fortiori une fillette de douze ans.

La rue Emmanuel Philibert à Nice.

Une réponse à “En finir à 12 ans, Nice 1881

  1. Ai tout lu… que dire? C’est con, triste et intemporel. Une chute entre 15 et 18 mètres, cela ne pardonne pas. Pour des raisons personnelles, je suis très sensible à ce type d’autolyse… Ca me colle à la peau…

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