Xénophobie sélective

Le 14 octobre 1881, Le Petit Niçois reproduit la lettre d’un lecteur qui se plaint du danger que les « Piémontais » feraient courir aux habitants d’un quartier périphérique de Nice :

« Saint-Étienne. — Nous recevons d’un de nos lecteurs la lettre suivante que nous insérons tout on laissant à notre correspondant la responsabilité des faits qu’il nous signale :
Monsieur le rédacteur du Petit Niçois,
Seriez-vous assez bon pour vouloir bien consacrer une petite place dans votre estimable journal, aux lignes ci-après :
En ville on peut aller à toute heure de la nuit sans avoir aucune rencontre fâcheuse.
En est-il de même aux faubourgs et principalement au faubourg Saint-Étienne ? Non, et le fait suivant va le prouver.
Tous les soirs, entre 10 heures et minuit, des bandes de Piémontais parcourent le faubourg en chantant à tue-tête.
Non contents de vous réveiller par leurs cris ils arrêtent les pauvres malheureux habitants qui, soit pour leur travail, soit pour leurs affaires, s’attardent un peu en ville ; ils n’ont pas le temps de faire une centaine de pas dans le chemin de Saint- Étienne qu’ils sont assaillis par une bande de Piémontais. Les pauvres habitants n’ont que le temps de retourner en arrière ou de prendre la poudre d’escampette s’ils ne veulent pas recevoir quelque coup de couteau qui leur ferait une entaille de dimension assez raisonnable.
Ceci n’est que la comédie de tous les soirs ; mais ce qui est arriva dimanche dernier, est plus grave. Voici le fait :
Il était vers onze heures du soir, quelques paisibles habitants du faubourg s’arrêtèrent, avant du rentrer chez eux, devant le presbytère pour échanger des saluts et des au-revoir.
Ils n’étaient là que depuis environ cinq minutes, quand ils entendirent pleuvoir, autour d’eux, une grêle de pierres de dimensions respectables ; puis ils virent une quinzaine de Piémontais, le couteau traditionnel à la main, qui s’avançaient de leur côté.
Inférieur en nombre et sans armes, ils coururent chercher, qui des fusils, qui des bâtons. Quand ils revinrent ils durent, pour disperser les Piémontais, faire usage des fusils.
Plusieurs coups de fusils furent tirés ; mais pas un agent do la sûreté ; ni un garde-champêtre, (et cependant il y en a deux) ne se montra.
Il est très regrettable que l’on ne soit pas plus en sûreté.
Si l’on commence à arrêter les ouvriers qui viennent de leur travail, que sera-ce, cet hiver, quand il y aura les étrangers.
Je pense que si l’on établissait un poste de police au faubourg Saint-Étienne l’on serait plus sûr de ne pas faire de mauvaises rencontres.
Avis à qui de droit.
Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, avec mes remerciements, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
S. C.
Habitant du faubourg Saint-Étienne. »

Le 19 octobre, le même journal annonce l’arrestation d’une jeune fille de seize ans qui a le tort d’être italienne et sans titre de séjour :

On remarquera que le prénom de cette pauvre créature n’est même pas mentionné. Apparemment les journalistes oublient les affinités ethniques et historiques de Nice avec l’Italie. Mais cela n’empêche pas leur journal de consacrer chaque jour une rubrique intitulée « Etrangers » à ceux dont la fortune permet un séjour dans les meilleurs hôtels où ils vont passer l amauvaise saison au soleil de Nice. Il est vrai que ceux-là sont riches et nordiques.

Le Petit Niçois du 14 octobre 1881.
Remarquer que parmi ces « étrangers » sont nommés des Français !

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