Un suicide à Toulon en 1882

En cette fin du XIXe siècle les suicides sont fréquents et leur récit est un sujet récurrent dans la presse. Émile Durkheim publiera bientôt son ouvrage sur Le Suicide, un des textes fondateurs de la sociologie. Et Le Petit Niçois du 3 mars 1882 relate un drame familial :

« Empoisonnement– — Sous ce titre, nous lisons dans le Petit Var, en date de Toulon, le 1er mars :
La rue Neuve a été, hier soir, vers 6 heures le théâtre d’un événement.
La demoiselle Marie, fille d’un honorable commerçant de notre ville, que l’on avait aperçue quelques minutes auparavant, sur le seuil du magasin de son père, venait de s’empoisonner, et voici dans quelles circonstances :
Il était environ 4 h. 1/2 de l’après-midi, la sœur cadette, nommée Marguerite, âgée de 15 ans, se tenait depuis quelques instants sur la porte, malgré les observations réitérées de ses parents. Marie pria donc sa sœur de rentrer mais com¬me celle-ci s’y refusait, elles échangèrent quelques paroles vives.
Le fils aîné, arrivant sur ces entrefaites, et voyant que Marguerite n’avait point écouté l’invitation de sa sœur, lui donna une petite tape pour la faire entrer chez elle.
Ce faible dissentiment, comme il s’en produit d’ailleurs dans toutes les familles, semblait totalement oublié, lorsqu’environ une heure et demi plus tard, Mme R… remarqua l’absence subite de sa fille Marie.
Pressentant un malheur, elle monta dans l’appartement, croyant l’y trouver. Mais an ce moment, Marie R… sortait de l’atelier, situé de l’autre côté de la rue, en s’étreignant convulsivement la poitrine.
M. N…, officier de la marine en retraite, qui se trouvait dans le maga¬sin, s’écria en l’apercevant : « Qu’a donc cette enfant ? » Au même instant, la jeune fille» tombait sans connaissance.
La malheureuse, profitant de l’absence des ouvriers et de celle-de son père, qui était allé chez un marchand de meubles commander un lit expressément pour elle, était montée sur une chaise et avait pris sur la plus haute étagère, derrière des formes pour chapeaux, où on la te¬nait cachée, une bouteille d’un litre, contenant du cyanure de potassium, produit chimique dont M. R… se sert pour le nettoyage des galons.
Marie R… remplit rapidement un gobelet en verre et l’avala d’un trait.
La famille accourut aussitôt avec quelques voisins, et pendant qu’on la trans¬portait sur une banquette placée dans la cuisine, au fond du magasin, on mandait en toute hâte plusieurs médecins.
Ceux-ci, accourus aussitôt, ont reconnu qu’il n’y avait aucun remède à ap¬pliquer, et, à l’instant, l’infortunée jeune fille expirait, le cœur et les entrailles brûlée par le liquide corrosif. »

L’acte de décès de Marie nous apprend qu’elle a dix-sept ans et qu’elle est la fille d’Antoine Rouaud, qui est chapelier. Les galons dont il est question dans l’article et qu’on nettoie au cyanure de potassium sont sûrement ceux qu’on met autour des chapeaux.
On ne peut que rester songeur devant les tensions à l’intérieur de cette honorable famille qui ont pu conduire la jeune fille à un tel geste. Le refus de rentrer opposé par la sœur cadette à ses parents, la « petite tape » que lui assène le frère signifient probablement que tout n’est pas pour le mieux dans ce foyer de commerçants.
D’autre part, que faut-il penser de cette commande d’un lit pour sa fille aînée passée le jour même par le père ? On n’ose pas évoquer des relations incestueuses. Le mobile du suicide de Marie n’est pas précisé. Mais ne serait-ce pas parce qu’elle en sait trop que Marguerite s’autorise à désobéir.
Enfin il y a la présence – étonnante pour nous au XXIe siècle – d’un litre de cyanure de potassium.

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