Horreurs en série, hiver 1883

Au XIXe siècle, le feu est partout : aux traditionnelles bougies et cheminées, le progrès a ajouté poêles et lampes à pétrole. Outre les incendies, les accidents domestiques sont fréquents et leur récit, qui n’est pas toujours dénué d’une certaine complaisance pour l’horreur, revient régulièrement parmi les faits divers. Le Petit Niçois du 10 janvier 1883 rapporte ainsi un de ces drames :

« Brûlée vivante. — On nous écrit de Fréjus : Cette après-midi, à quatre heures, la dame Fricon, âgée de 87 ans et maladive, était auprès du feu, lorsque pendant une absence de son mari, qui était allé chercher du bouillon au grand séminaire, le feu se communiqua à ses vêtements et en un instant elle fut entourée de flammes. À son retour, cinq minutes après, le sieur Fricon, en rentrant, trouva sa femme carbonisée, elle avait cessé de vivre. »

Au passage il faut remarquer le rôle social du grand séminaire qui ravitaille ces deux vieillards peut-être miséreux et sans doute devenus incapables de préparer leur propre nourriture. De plus le journaliste ne se contente pas de mentionner l’accident, il en détaille de façon chronologique le déroulement pour finir sur cette image du vieil homme qui découvre le corps brûlé de son épouse.
Une autre façon de souligner cette intrusion de la tragédie dans le quotidien est d’insister sur la proximité des personnes et des lieux, en l’occurrence des habitants du Vieux Nice, qui plus est d’un immeuble dont quiconque a flâné dans ce quartier historique se souvient, le palais Lascaris sur la façade duquel est conservé un des boulets de canon que les Turcs alliés du roi de France François Ier ont tirés sur Nice en 1543. Ce nouveau drame s’est déroulé le 19 février 1883 et Le Petit Niçois en rend compte dans son numéro du lendemain :

« Une femme brûlée. — Un très grave accident est arrivé hier lundi, dans la rue Droite. Une femme, âgée de 75 ans, nom¬mée Claire Talon a été brûlée.
Cette femme habite au 1er étage de la maison Colombo, ancien palais Lascaris. Son appartement est contigu au local de l’école professionnelle.
Hier, elle s’était assise auprès du feu et faisait des travaux de couture. Un moment elle s’est endormie. C’est alors que le feu prit à ses jupes. Lorsque la chaleur l’éveilla, ses vêtements étaient tout en flammes. Perdant son sang-froid, épouvantée, la malheureuse, qui était seule à la maison, descendit l’escalier en poussant des cris désespérés. Lorsqu’elle arriva dans l’espèce de cour qui est au bas de l’escalier, les flammes entouraient tout son corps. Deux ou trois voisins accoururent en hâte. M. Sallissis, fabricant de chaises, s’empressa de jeter de l’eau sur la pauvre femme ; une jeune fille, Mlle Thérèse Garborino, qui venait précisément de puiser de l’eau, en fit autant ; mais lorsqu’on parvint à éteindre le feu, la malheureuse était dans un état pitoyable. Tout son corps était brûlé. En plusieurs endroits, sur les bras, sur les jambes, sur la poitrine, la chair était entièrement carbonisée.
On eut les plus grandes peines du monde à transporter sur son lit cette infortunée, qui souffrait horriblement et pousser des gémissements qui fendaient l’âme.
Son état est désespéré, mais à l’heure où nous écrivons elle n’a pas encore cessé de vivre.
Une de ses voisines nous racontait que Mme Claire Talon était extrêmement frileuse et qu’elle avait l’habitude de passer ses journées devant un grand feu, dont elle s’approchait le plus possible. Et il y a une quinzaine de jours qu’un fait pareil à celui d’hier avait failli se produire. Ses jupes avaient alors aussi pris feu, mais heureusement elle avait pu elle-même étouffer les flammes.
Il est vraiment regrettable que cela ne lui ait pas servi de leçon et ne l’ait pas engagée à se tenir moins près du feu. »

L’épilogue est dans le journal du 22 février :

« Une femme brûlée. – Mme Claire Talon, la malheureuse qui a été victime de l’accident que nous avons raconté, est morte hier matin.
Cette pauvre femme, dont les blessures étaient effroyables, n’avait pas voulu être transportée à l’hôpital. Elle est donc morte dans son logement, rue Droite, 15. »

On retrouve d’ailleurs la peur d’être emmené à l’hôpital, qu’on trouve aussi exprimée dans L’Assommoir de Zola à la même époque. Outre les personnes âgées, une autre catégorie de la population est vulnérable devant le feu, ce sont les enfants et, le 23 février 1883, on peut lire :

« Une petite fille brûlée. – Nous annonçons hier la mort de la malheureuse Claire Talon, qui s’était brûlée dans les circonstances que nous avons les premiers racontées.
Un autre événement aussi triste s’est produit dans la banlieue de Nice.
On avait laissé seuls, dans une sorte d’écurie, à l’ancien octroi de Saint-Roch, les enfants Alberti, une petite fille de deux ans et demi et son frère, un peu plus âgé.
Les enfants s’amusaient lorsque, nous ne savons par quelle cause, le feu se déclara près d’eux.
Les flammes atteignirent bientôt la pauvre petite fille, et lorsqu’on put arriver à elle, tout son corps n’était déjà plus qu’une plaie.
Le petit garçon a pu se sauver par miracle.
M. le docteur Mansuetti, que le hasard amena sur le lieu du sinistre, visita la petite victime et constata que son état était désespéré.
En effet, hier matin, la malheureuse petite fille expira au milieu d’atroces souffrances. »

Nice, la rue Droite et le palais Lascaris en 1910, Wikimedia.

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