La marmite qui tue, Alpes-Maritimes 1883

Le Petit Niçois du 12 avril 1883 rend compte des séances de la cour d’assises et le fait divers qui occupe l’une d’entre elles n’est pas sans rappeler à nouveau les romans naturalistes de l’époque dont on retrouve bien des éléments : l’ivrognerie du mari, la mésentente conjugale, la singularité de l’épouse, l’implication des enfants dans les drames des adultes et une violence qu’on ne contrôle plus. L’histoire se déroule à une vingtaine de kilomètres de Nice, dans un village qui compte alors un peu plus de 300 habitants :

« Cour d’assises des Alpes-Maritimes
Présidence de M. MALAVIALLE
Audience du 11 avril

Meurtre. – L’affaire qui va se dérouler devant les assises s’est passée le 1er janvier dernier, à Touët-de-l’Escarène, commune de l’arrondissement de Nice. L’accusée, la femme Albin, est une femme âgée de 37 ans, mais petite, délicate et qui paraît beaucoup plus jeune. Voici le récit des faits qui l’ont amenée devant la cour d’assises.
Le 1er janvier 1883, vers 9h30 du soir, le mari de l’accusée, un cultivateur nommé Albin Jean, sortait d’une auberge où il avait fêté le premier de l’an, et passait en chantant devant sa maison, qui est située dans une rue très étroite de Touët-de-l’Escarène. Quelques instants après, il s’étendit par terre. Son corps barrait entièrement la rue, il avait la tête appuyée à l’angle de la maison faisant vis-à-vis à celle qu’il habitait, où à ce moment se trouvaient sa femme et ses enfants. Ses pieds étaient donc appuyés à sa maison. Dans cette position, il continuait de chanter. Tout à coup ses voisins entendirent le bruit produit par la chute d’un corps très lourd. À l’instant même Albin cessa de chanter, mais il put s’écrier : « Pauvre homme, je suis perdu ! »
Les voisins descendirent dans la rue pour voir d’où venait le bruit. Ils trouvèrent Albin accroupi sur le sol, la face contre terre. On le releva aussitôt, mais il ne tarda pas à rendre le dernier soupir.
Il avait reçu en pleine poitrine, d’une grande hauteur, une marmite en terre que l’on retrouva près de lui brisée en morceaux et dont le choc avait déterminé la rupture du cœur.
Les voisins appelèrent immédiatement l’accusée, la nommée Rose Cauvin, femme du mort. Elle ne répondit pas tout d’abord et ne consentit à ouvrir la porte que lorsque l’on menaça de l’enfoncer. À la vue du cadavre de son mari elle s’écria que ses camarades d’auberge l’avaient tué ; puis elle dit que la marmite qui avait déterminé la mort et dont les débris gisaient auprès du malheureux, avait été jetée d’une maison voisine.
La longue instruction à laquelle cette affaire a donné lieu, a établi qu’elle est l’auteur de la mort de son mari, avec lequel elle vivait en mauvaise intelligence. À deux reprises déjà elle avait manifesté l’intention de le tuer. C’est ce que des témoins viennent déclarer aux débats. Malgré ses allégations, il est certain que la marmite, dont la chute a été fatale à Albin, n’est pas tombée d’une des croisées des maisons voisines. L’état des lieux, la position du cadavre, tout démontre que cette marmite a été jetée avec violence d’une des fenêtres de la maison d’Albin où se trouvait l’accusée au moment du crime.
La prévenue a soutenu d’abord qu’elle avait entendu la chute de la marmite ; comment expliquer alors qu’elle ne se soit pas préoccupée à ce moment du sort de son mari qui cessait à l’instant de chanter ? Elle est restée inactive et ne l’a pas secouru. Elle n’a même pas voulu répondre à ceux qui lui apportaient le cadavre. Plus tard, revenant sur sa première version, elle a déclaré qu’elle dormait et qu’elle n’avait rien entendu, mais son propre enfant lui donne un démenti formel.
Il était couché dans sa chambre, déclare-t-il, sa mère lui a dit que par la croisée elle voyait son père. Elle a entrouvert ensuite la fenêtre et a fait remarquer qu’il ne chantait plus. Elle était levée lorsque les voisins sont venus frapper à sa porte. Enfin, avant l’arrivée de la gendarmerie, elle a fait à l’enfant cette recommandation significative : « Rappelle-toi de dire que je n’ai pas jeté la marmite. »
La déposition de cet enfant qui est âgé de huit ans donne lieu à un incident.
Le défenseur, Me Pilatte, s’appuyant sur la loi, s’oppose à ce qu’il soit entendu. Mais M. le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, annonce que le jeune Albin déposera, non en qualité de témoin, mais à titre de simple renseignement. Alors, sur l’interrogation qui lui est posée, l’enfant fait la déposition que nous avons résumée plus haut.
les témoins sont au nombre de 17. Leurs dépositions, commencées le matin après l’interrogatoire de l’accusée, ont duré jusque vers cinq heures du soir. Les déclarations les plus importantes ont été faites par le maire du Thouët et par les camarades du défunt.
Quant à l’accusée, elle persiste à nier qu’elle ait rien jeté sur son mari. La marmite, affirme-t-elle avec énergie, a dû tomber des fenêtres d’une maison voisine. L’attitude de cette femme est très variable ; parfois elle rit sans motif lorsqu’il est question des choses les plus sérieuses ; parfois aussi, en parlant de son mari, elle pleure. On dirait parfois qu’elle ne possède pas la plénitude de ses facultés mentales. Cependant elle se défend de façon à prouver le contraire.
Parmi les pièces à conviction figurent les débris de la marmite qui a causé la mort du malheureux Albin.
L’accusation a été portée dans cette affaire par M. le procureur de la République.
C’est Me Pilatte qui était chargé de la défense.
Enfin, après deux longues audiences, le jury rend un verdict reconnaissant la culpabilité de l’accusée.
En conséquence, la cour condamne la femme Albin à dix ans de réclusion. »

Une phrase peut étonner dans cet article, c’est « La longue instruction à laquelle cette affaire a donné lieu ». Le procès a lieu en effet le 11 avril alors que le crime a été commis le 1er janvier. On ne voit plus guère aujourd’hui d’instruction bouclée en moins de trois mois et demi !

Touët-de-l’Escarène sur une carte postale ancienne.

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