La panique du Jésus, Nice 1883 (1)

Chapelle du collège des Jésuites, construite de 1612 à 1642 avec l’argent d’un marchand niçois, connue comme l’église du Gesù, en français l’église du Jésus (au fait, qui adorait-on dans les autres ?), beau morceau d’architecture baroque inséré sur la rue Droite dans la vieille ville (le Babazouk des Nissards) , l’édifice prend en 1802 le nom de Saint-Jacques le Majeur et devient église paroissiale. Le 3 avril 1883 elle est le lieu d’un événement dramatique qui n’est pas sans préfigurer ce que sera l’incendie du Bazar de la Charité en 1897. Le Petit Niçois le raconte dans son numéro du lendemain, en un très long article que nous présenterons en deux parties :

« La panique du Jésus
Un malheureux événement a marqué la journée d’hier.
Le matin, vers 10h15, pendant que l’on célébrait dans l’église du Jésus un service funèbre à l’intention de dom Caisson, curé de la paroisse, décédé depuis deux jours, un cierge du maître-autel a communiqué le feu à une draperie, trop près de laquelle il avait été placé.
Aussitôt les cris : au feu ! se firent entendre. Une panique indescriptible s’empara des assistants qui étaient au nombre de 300 environ, et chacun chercha à se précipiter vers la porte de sortie.
C’est là qu’une scène horrible se produisit. La foule se pressait par larges masses de l’intérieur de l’église.
Les grappes humaines qui arrivaient sur l’escalier de six à sept marches donnant sur la place du Jésus, étaient pressées à s’étouffer, et, poussés par ceux qui venaient derrière, les premiers rangs furent renversés sur l’escalier et, entremêlés de façon à ne pas pouvoir se relever, ils furent piétinés par ceux qui les suivaient.
Le bruit que le feu était au Jésus se répandit comme une traînée de poudre. De l’église Sainte-Réparate, pleine de monde, à l’occasion des obsèques de Mme Gauthier, une affluence énorme se porta vers l’église du Jésus. Des rues de la vieille ville, du Malonat surtout, descendaient des groupes d’hommes, de femmes, pleurant et demandant ou leur enfant, ou un de leurs parents.
Le marché, si animé à cette heure-là, fut désert en un clin d’œil.
Toute cette foule se portait à l’église du Jésus et voulait y pénétrer. C’était un spectacle déchirant. Un double courant s’établit : ceux qui voulaient sortir et ceux qui voulaient entrer, et c’est dans cette confusion que des malheureux se sont vus serrés à étouffer, que quelques-uns, tombés, ont été piétinés.
Heureusement, à la première annonce du malheur, en même temps que la foule aveugle et affolée, arrivaient les autorités et de courageux citoyens : MM Borriglione, Poullan et Paraut, ses adjoints, M. Durandy, président du Conseil Général, M. Lanabère, procureur de la République, et M. Richard, son substitut, M. Gazan, juge d’instruction, M. Gallian, commissaire central ; parmi les citoyens MM Barraja, agent de change, et Edmond Blanc, bibliothécaire, et d’autres encore sont arrivés et après de grands efforts étant parvenus à se placer sur le perron de l’église, ont sauvé d’elle-même cette foule que le défaut de sang-froid exposait à tant de malheurs.
Une fois l’ordre établi, grâce à l’énergie de ces messieurs, il n’a plus eu rien à craindre. Les blessés ont été transportés ou chez eux, ou à la pharmacie Carbonel ; et on a pu alors s’assurer que presque tous pourraient être facilement guéris. Quelques-uns même n’avaient reçu que de légères contusions, mais l’épouvante aidant on s’était, dès le premier moment, exagéré le mal.
On ne saurait trop louer, en cette circonstance, la belle conduite de M Lanabère, procureur de la République, qui soit en retirant lui-même des femmes et des enfants de la masse des renversés, soit en donnant les premiers ordres et en organisant les premiers secours, a fait preuve de courage et d’un sang-froid à toute épreuve et l’on peut hardiment dire que sans son intelligente initiative, il est fort probable que le plus grand malheur serait à déplorer.
Il y avait, dans l’église, un grand nombre d’élèves des frères ignorantins, dont l’école est contiguë au Jésus. On les fit sortir par la porte de la sacristie. Ils m’ont donc couru aucun risque. »

Une explication à l’ampleur de la panique est peut-être le souvenir d’un événement récent ; en effet, le 23 mars 1881, un incendie a causé la mort de deux cents personnes au Théâtre de Nice.
D’autre part, l’article met en avant le rôle salvateur joué par les notables, dont il cite complaisamment noms et titres, à commencer par Alfred Borriglione, sénateur-maire de Nice, qui est proche politiquement de Jules Ferry, alors président du Conseil. D’ailleurs l’orientation républicaine et laïque, voire anticléricale, du Petit Niçois, va transparaître de plus en plus dans la suite de l’article.
Quant à cette Mme Gauthier dont les obsèques se déroulent au même moment à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice qui n’est pas très loin, prénommée Marie Esther, elle est la belle-sœur de Léon Paul Lagrange de Langre, préfet des Alpes-Maritimes, décédée prématurément à 39 ans. Cette cérémonie explique la présence de tous ces notables.

À droite, la façade de l’église du Jésus dans la rue Droite sur une carte postale ancienne.

(à suivre)

 

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