La panique du Jésus, Nice 1883 (2)

Le même article du Petit Niçois décrit ensuite les conséquences de la bousculade, en donnant un luxe de détails qui va jusqu’au nom et à l’âge des victimes, détails que la presse d’aujourd’hui ne s’autoriserait plus :

« Les blessés
Les plus dangereusement blessés étaient une petite fille, Ferri Manzoni-Marie, âgée de deux ans et un petit enfant dont les parents habitent devant l’église, à un deuxième étage de la place du Jésus.
La petite Ferri est morte hier dans l’après-midi. C’est le seul décès que nous aurons à enregistrer, espérons-nous, car à ce qu’assurent les hommes de l’art, pour tous les autres blessés la guérison est certaine.
Quant au petit enfant qui habite à la place du Jésus, il est sauvé. Voici comment :
À un moment donné, par une heureuse inspiration, M. le maire, accompagné de MM. Barraja et Serraire, est monté tout à coup au deuxième étage d’une des maisons de la place du Jésus, où on venait de lui signaler qu’un enfant, blessé dans le tumulte, était mort.
Cet enfant était en effet déjà abandonné, lorsque M. Borriglione, voulant faire constater le décès, fit chercher un docteur et eu le bonheur de trouver M. le docteur Hugues. Celui-ci s’empressa de déchirer les vêtements de l’enfant, et, lui insufflant de l’oxygène, parvint avec l’aide de MM. les docteurs Niepce et Grinda, à ranimer le pauvre enfant, après deux heures de soins continus. Quelle joie dans la famille, et que de bénédictions !
Les autres blessés sont :
1.Carbonnel Rose, âgée de 8 ans, demeurant rue de la Croix, 2.
2. et 3. Royal Joséphine, 13 ans, rue de la Croix, 25 et sa sœur Royal Camille, huit ans.
4 Golfré Anne, 10 ans, rue de la Croix, 16.
5. Davigio Camous, 45 ans, rue Sainte-Réparate , 4.
6. Colonna, élève au grand séminaire, rue de la Condamine.
7. Mathieu Marie, âgée de 7 ans, rue de l’Arc, 16.
8. Capello Louis, 70 ans, rue du Sénat, 2.
9. et 10. Orengo Angélique, 40 ans, place de la Halle-aux-Herbes, 4, et sa fille Orengo Marie, âgée de six ans.
11. et 12. Ferri Manzoni-Joseph, âgée de 4 ans, rue Saint-Joseph, 22, et sa sœur Ferri Manzoni-Marie, âgée de 2 ans. C’est la petite fille qui est morte dans l’après-midi d’hier.
Voici maintenant le nom des blessés qui ont été transportés à l’hôpital :
13. Ganderi Charles, frère Elie, religieux capucin au couvent de Saint-Barthélemy.
14. Guiot Madeleine, 10 ans.
15. Parina Joséphine, âgé de 9 ans, demeurant rue du Jésus.
16. Manzoni Joseph, 8 ans, frère de la petite fille qui est morte.
17. Menardi Laurent, 15 ans, rue de la Préfecture, 22.

Les dévouements
Que de dévouements se sont manifestés dans cette circonstance ! Un grand nombre de médecins de notre ville se sont multipliés pour prodiguer les secours aux blessés nous regrettons de ne pouvoir les citer tous, mais nous avons notamment remarqué parmi les plus actifs : MM. les docteurs Grinda, Henri Faraut, Thaon, Grandvilliers, Hugues, Niepce fils, Mansuetti, Ciaïs, etc., etc.
Dans cette triste circonstance nous sommes heureux de constater le zèle et le dévouement de tout le corps médical. Tous se sont multipliés et c’est grâce à leurs soins empressés qu’on n’a pas eus à déplorer le plus grand nombre de victimes.
De leur côté, de nombreux citoyens ont fait tous leurs efforts pour atténuer le mal et se sont mis à la disposition des autorités pour les aider dans l’organisation des secours.

L’incendie.
Quant à l’incendie qui a été la cause de ce malheur, il n’a aucune importance. L’église avait été tendue de noir pour les obsèques du curé Caisson. Deux draperies noires qui, du dais qui surmonte l’autel, retombaient sur les côtés du chœur, ont seules reçu l’atteinte des flammes. De courageux citoyens : MM. Giraud Charles, Vial François, Toussaint Alexandre et Perissole Pierre ont rapidement éteint ce commencement d’incendie. En somme, si le public avait conservé son sang-froid, on n’aurait à regretter que la détérioration de deux pièces d’étoffe d’un valeur insignifiante. Ces draperies enlevées, il ne restait plus aucune trace d’incendie dans l’église. En effet, à 10h30, le clergé du Jésus a tranquillement terminé le service funèbre interrompu par le commencement d’incendie.
On a constaté avec peine que les prêtres de la paroisse se sont abstenus de prendre part au sauvetage.

Dans l’après-midi.
Dans l’après-midi d’hier M. Borriglione, maire, a visité à deux reprises les blessés à leur domicile respectif. Après s’être assuré que leur guérison s’améliore, il leur a fait distribuer les secours nécessaires.
M. le maire s’est aussi porté à l’hôpital pour donner des témoignages de sa sollicitude aux blessés qui y avaient été transportés.

Au dernier moment, nous pouvons donner des nouvelles de presque tous les blessés.
La jeune Guiot Madeleine, qui a été transportée à l’hôpital dans un triste état, n’avait pas encore repris connaissance.
On a constaté sur Capello Louis une fracture à la cuisse gauche.
Tous les autres blessés sont dans un état satisfaisant.
M. le Dr Faraut, il avait quitté le lieu du sinistre qu’après le sauvetage de tous les blessés, s’est rendu dans l’après-midi d’hier à leur domicile particulier pour les soigner et pour s’enquérir de leurs besoins.
M. Clément Daydéri, ancien avoué, avait désigné comme gravement blessé n’a reçu que quelques légères contusions qui lui permettront d’être sur pied après quelques jours de repos. »

Le Dr Niepce qui intervient auprès des blessés appartient à la famille de l’inventeur de la photographie, auquel un article de ce blogue a été consacré, « Nicéphore Niepce, aventures à Nice », car il avait séjourné dans la cité au temps de la Révolution. Le dévouement des médecins est d’ailleurs mis en valeur dans le récit ainsi que la modernité de leur pratique ; on voit en effet un enfant qu’on croyait mort ranimé par l’oxygène qu’on lui fait respirer. Avec l’ingénieur, le médecin est une des figures qui incarnent le progrès en cette fin du XIXe siècle.
En face d’eux, les gens d’Église fournissent une image négative : c’est à cause de rites archaïques qu’une bougie mal placée a causé un incendie. Ces rites n’ont aucune splendeur, puisqu’on les célèbre avec de l’« étoffe d’une valeur insignifiante ». Le feu s’est déclaré à 10h15 et, à 10h30, alors que la cohue vient de faire des blessés, les officiants reprennent tranquillement la cérémonie. En plus on n’a vu aucun ecclésiastique participer aux secours.
D’autre part on est frappé du fait que la plupart des victimes sont des enfants, et même très souvent des filles. Ce sont bien sûr les êtres qui opposent le moins de résistance dans une pareille bousculade, mais cela veut dire aussi que les gens qui étaient dans l’église n’ont pas hésité à renverser et piétiner des enfants.
L’article s’inscrit donc bien dans la ligne anticléricale qui est celle du journal.

L’intérieur de l’église du Jésus sur une carte postale ancienne.

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