Un féminicide à Nice en 1884

Dans son numéro du 23 avril 1884, le Petit Niçois raconte avec détails le meurtre d’une femme à l’occasion du procès de son mari assassin :

« COUR D’ASSISES DES ALPES-MARITIMES
_____
AUDIENCE DU 22 AVRIL 1884
_____

Affaire Boasso
Meurtre.

Ministère public, M. Richard, substitut.
Défenseur, Me Muscat, avocat.
Boasso Philippe, âgé de 28 ans, né à Alba (Italie), demeurant en dernier lieu à Nice, est accusé d’homicide, crime commis dans les circonstances suivantes :
Le 2 mars 1884, vers 6 heures du soir, le nommé Philippe Boasso, qui habitait depuis quelque temps à Nice, rentre chez lui, dans un appartement qu’il occupait à l’auberge Raynaud, quartier St-Isidore , après avoir joué aux boules une partie de l’après-midi. Il y trouva sa femme Badelino Marguerite et un de ses voisins, le nommé Muratore, qui jouait de l’accordéon. Aux sons de cet instrument, les deux époux dansèrent un moment ensemble.
Quand Muratore fut parti, Marguerite Badelino ayant fait à Boasso quelques re-proches sur sa conduite, celui-ci, après un long échange d’invectives, s’arma d’un rouleau de bois qui servait à amincir les pâtes et frappa la malheureuse femme à la tête de quatre coups violents.
Il alla ensuite prévenir les sieurs Raynaud et Lautier, qui accoururent, et voyant Marguerite Badelino étendue à terre baignée dans son sang, voulurent lui porter secours.
Boasso s’y opposa, en disant : « J’ai encore 50 francs, je les donnerai à celui qui voudrait l’achever. »
Marguerite Badelino est morte des suites de ses blessures, le 26 mars, à l’hôpital Saint-Roch.
Si la violence, le nombre, la direction des coups portés ne démontraient pas suf¬fisamment l’intention d’homicide, le propos tenu par Boasso serait à lui seul de nature à l’établir.
Les époux Boasso vivaient depuis longtemps en mauvaise intelligence. L’inculpé a subi, dans son pays, deux condamnations en simple police pour voies de faits et une condamnation eu police correctionnelle pour outrages à un gendarme. Le jour du crime il n’était pas en état d’ivresse et possédait parfaitement l’usage de ses facultés.

_____

Les cinq témoins à charge établissent que l’accusé était tout à fait de sang-froid lorsqu’il a commis le crime.
Les témoins à décharge, an nombre de cinq, cités par la famille, disent que Bonsso donnait parfois des signes d’aliénation mentale ou tout as moins de bizarrerie.
En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président des Assises fait citer le gar¬dien-chef de la prison pour savoir si Boasso donnait, en prison, des signes d’a¬liénation mentale.
Le gardien-chef répond que jamais l’accusé n’a manifesté de troubles d’esprit pendant sa détention.

_____

Le président des Assises fait passer sous les yeux des jurés les pièces à conviction :
1 Un rouleau de bois cassé en deux mor¬ceaux et mesurant 90 cent, de longueur sur 5 cent. 1[2 de diamètre ; les deux bouts, cassés en pointe, sont teints de sang.
2 U pivot à moulin, en plomb, du poids de 2 kil. 400.
Boasso, interrogé répond qu’il n’a frappé qu’une fois et non quatre fois comme il est inscrit aux pièces du procès. Le rouleau, à son dire, ne s’est pas casse sur la tête de la pauvre Badelino, mais bien à terre.
Quant au poids, en plomb, il a été trouvé le soir sous le traversin même du lit conjugal, ce qui peut faire croire un moment que Boasso avait bien l’intention de tuer sa femme. Les jours de la malheureuse étaient comptés.
Le ministère public, par l’organe de M. Thibault, substitut, n’a que trop de preu¬ves pour établir la culpabilité de Boasso. Tout fait prévoir déjà le verdict du jury.
Me Muscat, défenseur de Boasso, a la parole.
Me Muscat, dans une brillante plaidoi¬rie combat pied à pied les arguments du ministère public. Ou a cru un instant que le défenseur allait plaider l’aliénation men¬tale, se basant sur les déclarations des té¬moins cités à la requête de la famille, mais il a préféré plaider le cas de coups et blessures ayant occasionné la mort sans in¬tention de la donner% en faisant ressortir le caractère bizarre de L’accusé qui, au dire de certains, passait brusquement delà tranquillité la plus placide à la plus grande fu¬reur.
Le défenseur termine eu priant la Cour de vouloir bien faire poser en ce sens aux jurés la question subsidiaire résultant des débats.
La Cour, sur l’insistance du ministère public, rejette cette question. Le jury aura à répondre seulement sur la question d’homicide.
Apres vingt minutes de délibération, le jury rend un verdict de culpabilité en ac¬cordant à l’accusé le bénéfice des circons¬tances atténuantes.
En conséquence, la Cour condamne Boasso Philippe à 20 années de travaux forcés. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.