Meurtre au village, Alpes-Maritimes 1885

Le Petit Niçois du 1er février 1885 raconte en première page le procès d’un assassin présumé devant la Cour d’Assises des Alpes-Maritimes, procès qui peut susciter quelques questions :

« Il s’agit du meurtre d’une jeune fille de 16 ans, commis dernièrement à Mougins, commune de l’arrondissement de Grasse. La victime vivait avec son beau-frère, un berger de la Briga, Lantrua qui, comme la plupart des gens de son pays, passe l’hiver dans une ville voisine du littoral et, durant l’été, retourne dans ces montagnes. Lantrua s’était fixé à Mougins, où il faisait sur une grande échelle le commerce du lait. Il avait pris en qualité de domestique un de ses compatriotes nommé Lanteri ; c’est lui qui aujourd’hui est au banc des accusés.
Lanteri Casena-Joseph est âgé de 49 ans ; son front est bas ; ses yeux mornes suivent avec attention les détails des débats, mais sur son visage hébété aucune impression ne se reflète ; on peut presque assurer qu’il ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe dont il est cependant le principal acteur. Il est vêtu du costume traditionnel des pâtres de la Briga, culotte courte et gilet en bure épaisse passé sur une chemise sans col.
On est tout surpris que cet homme ait trouvé dans son esprit borné la force de méditer et de préparer un assassinat. De là vient le premier doute au sujet de sa culpabilité. D’autres doutes seront provoqués par d’autres circonstances qui seront révélées au cours des débats.
Voici d’abord le récit du meurtre qui est reproché à Lanteri :
Un berger de la Briga, nommé Lantrua Jean-Baptiste, était venu s’installer à Mougins, au quartier de Font-Merle, en 1883. Tous les matins, il se rendait à Cannes pour y vendre du lait et des fromages, pendant que son domestique Lanteri menait paître le troupeau et que sa belle-sœur, Augustine Franca, âgé de 16 ans, s’occupait du ménage.
Le 22 juin, Lantrua quitta comme d’habitude sa bergerie vers 4h30 du matin et partit pour Cannes. À son retour, il rencontra M. Jacques Pastorelli et d’autres personnes qui lui annoncèrent que sa belle-sœur venait d’être assassinée.
Lantrua accourut vers la bergerie où il trouva en effet le corps de la jeune fille, étendu, sans vie, sur le sol d’un petit couloir faisant face à la porte d’entrée de la maison. Son visage était recouvert d’un linge grossier, et un grand manteau de laine appartenant à Lanteri la recouvrait.
Le cadavre portait des plaies contuses sur le côté droit de la tête, à la région frontale, à la tempe gauche et à l’arrière de la tête. Une de ses blessures avait été faite à l’aide d’un instrument tranchant. Les désordres étaient tels que la mort avait dû être instantanée.
Les soupçons se portèrent sur Lanteri dont l’attitude parut être, le jour du crime, un peu embarrassée.
D’après l’acte d’accusation, Lanteri seul a pu commettre ce crime.
Les faits suivants sont relevés à ce sujet :
Lantrua, à son départ, avait recommandé à sa belle-sœur de fabriquer quelques fromages et de faire ensuite les préparatifs de leur départ qui devait avoir lieu le lendemain. À son retour il constata qu’aucune de ses recommandations n’avait été suivie. Ce qui prouverait que la jeune fille a été frappée peu après son départ.
L’autopsie démontre en outre qu’elle est morte sans avoir déjeuné, ce qu’elle avait l’habitude de faire tous les matins après le départ de son beau-frère.
Lanteri n’est sorti de la bergerie ce jour-là que vers six heures du matin. Il paraît impossible qu’un étranger se soit introduit dans la bergerie. La jeune fille était peureuse et avait l’habitude, paraît-il, de s’enfermer à clé quand elle était seule.
Ajoutons en outre que la gendarmerie a saisi entre les mains de Lanteri un couteau dont la lame portait des taches rouges que l’expert a déclaré être du sang humain. En outre, le 21 juin, veille du crime, Lanteri avait mis une chemise propre. Le lendemain il l’avait changée. Des témoins l’avaient rencontré vers 6h30 du matin et avaient reconnu qu’il avait revêtu une chemise neuve. Il avait donc changé de chemise avant de quitter la bergerie et on peut conclure de ce fait qu’il avait voulu ainsi cacher des éclaboussures compromettantes.
Cette chemise a été saisie et on a reconnu qu’elle avait été lavée depuis peu : elle portait dans certains endroits des taches rougeâtres dont il a été impossible de déterminer exactement la nature.
Ce sont là ce sont là les assertions de l’acte d’accusation, et M. Giraud, substitut, en tire un excellent parti ; mais, profitant des témoignages, des renseignements révélés par les débats, l’avocat chargé de la défense, Me Acchiardi, montre que rien ne prouve la culpabilité de Lanteri, et que de simples présomptions ont pu être élevées contre lui. La tâche remarquée sur le couteau peut aussi bien être, a dit M. le docteur Vidal, chargé des constatations légales, une tache de sang qu’une tache de rouille. La chemise changée le jour du crime ne peut constituer une preuve certaine et nulle part, sur le linge de l’accusé, l’on n’a pu trouver un indice sa culpabilité ; en somme, aucun fait ne vient indiquer clairement que l’on a devant soi un meurtrier. On ignore même les causes du crime ; aucun attentat n’a été commis sur la jeune fille ; rien n’a été volé ni sur elle ni dans la maison ; elle était d’un âge où l’on n’a pas encore eu le temps de se faire des ennemis ; bref, on se perd en hypothèse au sujet des causes de ce drame comme au sujet des auteurs.
La plaidoirie très claire, très habilement composé de Me Acchiardi produit un effet décisif sur le jury. M. Giraud avait demandé une condamnation pour laquelle cependant il admettait des atténuations ; l’avocat réclamait un acquittement pur et simple, et c’est à son avis que le jury s’est rangé.
En effet, après une demi-heure de délibération, il rend un verdict répondant négativement à la question d’homicide volontaire qui lui avait été posée.

En conséquence, Lanteri Casena-Joseph est acquitté et mis aussitôt en liberté. »

Augustine Franca a été assassinée le 22 juin 1884. Elle aussi était originaire de la Briga, une petit village montagnard qui est alors italien et sera annexé en 1947, ce qui en fait, concurremment avec l’alsacien Lauterbourg, la commune la plus à l’est de France.
Cette fin tragique suscite pas mal de questions : pourquoi ne parle-t-on jamais de la femme de Lantrua ? Quelles étaient les relations de la victime avec Lantrua ? Quand le journaliste écrit que celui-ci vivait avec sa belle-sœur, qu’entend-il par là ? Veut-il dire qu’en dépit de son jeune âge elle était sa maîtresse ou plus simplement, et c’est le plus probable étant donné l’époque, qu’elle faisait fonction de servante ?
Et surtout comment s’entendait-t-elle avec Lanteri ? Celui-ci a pu se sentir évincé dans son rôle de valet de la bergerie par la jeune fille qui était plus proche du maître et peut-être mieux traitée. L’a-t-il massacrée dans une crise de colère ? En tout cas il ne l’a pas violée. La victime a reçu des coups de couteau en plein visage, ce qui tend à montrer que le meurtrier voulait détruire son image.
On ne peut que rendre hommage au talent de l’avocat qui a défendu Lanteri et obtenu son acquittement malgré les présomptions qui pesaient sur son client, exploitant les failles de ce qu’on n’ose pas encore appeler police scientifique, avec ce médecin qui ne sait pas distinguer une tache de sang et une tache de rouille.
Il y a gros à parier que de nos jours le parquet ferait appel, démarche impossible en ce temps-là.

La Briga Marittima sur une carte postale
du temps où La Brigue était italienne.

2 réponses à “Meurtre au village, Alpes-Maritimes 1885

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