Une escroquerie à Nice en 1885

Victor Hugo vient de mourir, le 22 mai 1885, et Le Petit Niçois du lendemain consacre sa une au portrait de ce très médiatisé poète, dont Leconte de Lisle disait qu’il était « bête comme l’Himalaya ». Mais, plus intéressant que l’éloge dithyrambique du saint patron de la IIIe République que le quotidien, radical et favorable au régime, lui consacre ensuite sur une page et demi – il n’en a que quatre – est le récit d’une audience du tribunal correctionnel où est jugée une escroquerie qui donne idée des gens douteux attirés par la richesse de certaines classes sociales sur la Côte d’Azur.

«                                             Escroquerie
Dans son audience d’hier, le Tribunal correctionnel a jugé l’affaire d’escroquerie reprochée à M. l’abbé Mezuret et au comte d’Esolff.
Les débats ont établi tous les détails de l’escroquerie récemment commise par ces deux dévots personnages an préjudice de Mme Gonin. Il est certain que lorsque le comte d’Esolff s’est fait délivrer des marchandises pour une valeur de 2,000 fr. environ, qu’il désirait, dit-il, offrir à l’héritière plusieurs fois millionnaire qu’il allait épouser, il avait l’intention de ne pas payer !
Il est certain aussi que l’abbé Mezuret est intervenu dans ce marché pour faire réussir l’escroquerie de son ami. Les deux compères voulaient ensuite revendre ces marchandises pour 600 fr. ; mais la police s’est alors mêlée de l’affaire et a fait avorter cette opération dont les débuts avaient si bien réussi au gré des complices.
Vous pensez bien que les deux accusés nient énergiquement tonte mauvaise intention. Pensez-donc ! eux , avoir de si coupables pensées ! Dieu les en garde ! Mais :es témoins qui défilent leur donnent le démenti le plus formel.
Parmi ces témoins figurent : Mme Gonin, la victime de l’escroquerie dont elle raconte les détails ; M. Girardi, inspecteur de police, et un jeune garçon coiffeur, qui fait une déclaration permettant d’apprécier à sa valeur la moralité de l’abbé Mezuret. Celui-ci aurait fait à ce jeune homme des propositions comme on en faisait, dit-on, à Sodome, et M. Girard, substitut, dans son réquisitoire, après avoir fait allusion à cette déposition, déclare qu’à la prison il avait fallu séparer les deux coaccusés qui donnaient sujet à des scandales qu’on ne pouvait tolérer.
Présentons les héros de cette triste affaire.
Zacharie d’Esolff n’est pas comte, quoi qu’il dise. Il soutient, il est vrai, que sa famille est noble, mais que son état de fortune ne lui permet pas de se procurer les pièces qui en font foi. Il est né en Géorgie, et c’est à la suite d’aventures trop longues à raconter qu’il est venu en France, où le besoin l’a obligé de s’employer en qualité de commis dans une pharmacie. Il est fort jeune, porte toute la barbe, qui est très noire, et a l’air assez distingué. Il répond avec volubilité aux questions que lui pose M. Machemin, président du Tribunal.
L’abbé Mezuret est assis sur le banc des accusés en costume de prêtre. Ses cheveux grisonnants émergent d’une petite calotte noire. Il porte un menton à triple étage, ce qui nous rassure sur l’ordinaire de la prison où il- va retourner. Il se défend avec une facilité et une abondance de paroles qui nous font regretter qu’il n’ait pu faire les conférences qu’il avait promises.
Les accusés sont défendus par Me Tribbes, dans une plaidoirie des plus habiles.
Ils sont condamnés chacun à trois mois de prison. »

La première page du Petit Niçois du 23 mai 1885.
Merci aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes.

La gravure évoque un monument imaginaire dédié au poète disparu, orné de deux femmes, l’une en deuil et l’autre qui pleure, probablement les muses de Hugo, à moins que ce soit d’un côté son épouse et de l’autre sa maîtresse Juliette Drouet. En tout cas l’ensemble annonce par son style les innombrables monuments aux morts qu’on édifiera un peu partout en France dans les années 1920.

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