Sentiment d’insécurité dans les Alpes-Maritimes en 1886

Le Petit Niçois du 11 juillet 1886 publie un long article qui est en fait le courrier d’un lecteur habitant un village dans la montagne des Alpes-Maritimes, d’ailleurs le plus élevé du département, à 1500 m d’altitude. Sa lettre reflète l’état d’esprit qui règne dans cette zone relativement isolée et la peur panique des rôdeurs que l’imaginaire collectif transforme volontiers en bandits de grand chemin. Le seul délit constaté est un vol de pain, ce qui témoigne de la misère où vivent ces vagabonds.

« ST-DALMAS-LE-SELVAGE

On nous écrit de cette commune :
Depuis une dizaine de jours, nos montagnes sont hantées par quelques vagabonds aux allures plus que suspectes. Dans la nuit du 4 au 5, deux douaniers en ont rencontré une bande de six au quartier Salzamorena, deux ont pu être arrêtés, ils ont été conduits à St-Etienne et remis entre les mains de la gendarmerie. Après un interrogatoire sommaire ils ont été relâchés, ce qui laisserait à supposer que nous ne sommes pas en présence d’une fraction de la bande qui terrorisait naguère la région de St-Auban. Jusqu’ici, en effet, aucun méfait sérieux ne peut être porté à l’actif de ces étranges touristes. Il convient cependant de mentionner quelques faits secondaires, sans importance d’ailleurs, mais qui ne sont pas en faveur de nos tristes hôtes.
Le 3, à la nuit tombante, la dame veuve Issautier Lucie, de St-Dalmas, étant occupée à lever du foin au quartier Anelle, vit passer, à travers champs, un individu vêtu d’une longue redingote noire et d’un large chapeau de même couleur. Tout d’abord il fut pris pour un prêtre, mais en le voyant s’enfoncer précipitamment sous le bois, dans un endroit très sauvage, éloigné de toute habitation et à une heure peu propice à la promenade, la pensée des bandits s’empara de la dame Issautier, qui rentra assez tard chez elle et en proie à la plus grande frayeur.
A cette même date, le cantonnier qui dessert la route nationale n° 203, dans notre commune fut accosté par deux individus qui le questionnèrent à peu près en ces termes : « Et que faites-vous là, brave homme ? — Je suis père de famille et je gagne mon pain comme je puis. — Les gens doivent être riches dans ce pays ? —Au contraire, nous sommes tous misérables, qui un peu plus ou un peu moins. — Cependant ces beaux troupeaux qui sont sur les montagnes doivent appartenir aux gens du pays ? » Après ce court dialogue les deux inconnus filèrent tranquillement leur chemin. Dans la journée du 4, deux de ces malandrins se présentent chez M. Brun François , au hameau de Bousiéyas, en demandant du pain, mais nos individus profitèrent du moment que M. Brun, qui les avait reçus, était dans une pièce voisine, pour disparaître en emportant le pain qui leur était servi et un deuxième qu’ils trouvèrent dans un tiroir de la table où ils s’étaient installés. Pendant ce temps, deux autres étaient en sentinelle à peu de distance du hameau.
Le 5, deux petits bergers furent effrayés par l’apparition d’un inconnu qui, se voyant découvert, se hâta de gagner les rochers qui dominent les bois de Sertrières.
Le même jour, au quartier la Braïssa, des bergers d’Arles qui passent la saison sur cette montagne virent trois vagabonds errer tranquillement dans cette région. Je pourrais multiplier ces faits, mais je craindrais d’abuser de l’hospitalité que vous m’accordez. En présence de ce qui se passe, il serait bon, au moins, que l’on s’informât des moyens d’existence de ces gens-là et de leurs intentions. »

Saint-Dalmas le Selvage, photo personnelle.

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