MAIORES NOSTRI

Blackfesse, Nice 1886

jmg, · Catégories: Non classé

Le blackface, nous dit Wikipedia, «  est une forme théâtrale américaine de grimage ou de maquillage […] où un comédien blanc incarne une caricature stéréotypée de personne noire. » Quelle était l’intention de ce personnage qui se passe le corps entier au cirage noir ? L’opinion est désarmée devant un tel acte et n’a pas d’autre ressource que de le mettre au compte de la folie. C’est ce qui ressort de deux articles du Petit Niçois. Le premier est du 7 septembre 1886 :

« Est-ce un fou ? — Un fait particulièrement étrange s’est passé, hier soir, vers huit heures et demie dans la maison portant le numéro 11, de la rue de Paris.
Au 3e étage de cette maison, habite la famille Quaranti ; elle était encore à table lorsque quelqu’un frappa à la porte. On alla aussitôt ouvrir et jugez de la stupéfaction de ces bonnes gens, en voyant entrer un grand diable entièrement nu, ciré — je dis bien — ciré de la tête aux pieds comme une botte de gendarme et coiffé d’un chapeau haute-forme.
La présence inopinée de ce luisant autant qu’indécent visiteur, eut pour premier effet de provoquer un effroi indicible dans le tranquille ménage. Des cris furent poussés, les voisins accoururent, le scandale fut grand. Il fut jugé que l’intrus ne pouvait être qu’un voleur et quelques personnes bien avisées s’en furent quérir la police, laquelle, pudique avant tout, fit endosser un pantalon et une redingote au moricaud mauvais teint, ayant de le conduire au violon.
Interrogé par M. Balfour, commissaire du 3e arrondissement, le faux nègre déclara se nommer Charpillon, natif de Dijon, élevé à Paris. Comme seule explication de l’étrange idée qu’il venait de mettre à exécution, a dit que c’était un coup de tête. On suppose — avec assez de raison, croyons-nous — que le malheureux ne jouit pas de la plénitude de ses facultés mentales.
Quoique paraissant être d’assez bonne famille et posséder une bonne éducation, Charpillon, était affamé comme quelqu’un qui n’aurait pas mangé depuis plusieurs jours. C’est avec une gloutonnerie sans égale qu’il a dévoré un demi-kilo de pain que les agents de police lai ont offert par souscription.
Une foule considérable a stationné pendant quelque temps devant la mairie où on l’avait conduit pour l’enfermer.
Nous comprenons parfaitement que la curiosité publique fût surexcitée car il n’est pas donné de voir tous les jours un homme transformé en boîte à cirage.
Nous ferons connaître à. nos lecteurs la décision qui sera prise à l’égard de ce singulier monomane. »

Le second paraît le 8 :

« L’homme au cirage. Nous avons raconté hier l’odyssée de cet étrange monomane qui avait eu la singulière idée de se barbouiller de cirage de la tête aux pieds.
Sous son apparence de haut comique, cette histoire cache une poignante infortune, une de ces misères qu’on ne rencontre que trop souvent, hélas ! dans notre société moderne.
Appartenant à une famille très honorable de la Côte-d’Or, Charpillon, lorsqu’il vint à Nice, jouissait d’une certaine aisance, bien élevé, instruit, très honnête, jamais il n’eut la moindre des choses à se reprocher. Comment, de sa situation relativement fortunée, tomba-t-il dans la plus extrême misère, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de rechercher, toujours est-il qu’en ces derniers temps, il était dans le plus complet dénuement.
C’est alors que ses facultés mentales ont faibli, que sa raison troublée par les événements malheureux qui s’étaient acharnés sur lui, commença à lui faire défaut ; c’est alors que cette étrange idée lui vint de se dévêtir entièrement et de se frotter de cirage.
Après interrogatoire et enquête, la justice s’étant parfaitement rendue compte de son état, l’a renvoyé indemne, sur la demande même de ses voisins, qui ont témoigné de sa parfaite honorabilité. »

Enfin, le 10 septembre arrive la conclusion :

« L’homme au cirage. — L’histoire de ce singulier mélomane a eu hier son épilogue.
Charpillon Félix, qui est âgé de 46 ans, marié et sans enfants, ayant été soumis à l’examen de M. le docteur Cret-Duverger, il a été reconnu que son état mental ne permettait pas de le laisser en liberté. Il a donc été, hier soir, interné à Saint-Pons. »

 

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