Archives pour la catégorie 14-18

#ChallengeAZ 2016 G comme Grenade

Léon Laissue a trente-cinq ans ; dans le civil il est garçon-boucher et il se demande ce qu’il fait là, en ce 13 octobre 1917, dans cette tranchée boueuse près de Saint-Baudry dans l’Aisne. Le 75e régiment d’infanterie stationne en arrière des lignes et, pour occuper les hommes, les officiers n’ont rien trouvé de mieux que de soumettre à un entraînement ces soldats qui, quelques mois auparavant, étaient au Chemin des Dames. Continue la lecture

#ChallengeAZ 2016 B comme Boches

On croyait que cet horrible mot avait disparu. Mais voilà qu’il reparaît à tout bout de champ sous la plume de gens qui n’oseraient pas parler des Ritals ou des Polaques. Pourquoi une telle vulgarité ? Pourquoi ce retour aux vieilles lunes de la haine anti-allemande ? Continue la lecture

Encore une photo identifiée grâce à internet

Dans un article publié en 2014 sur ce blogue, « Trois photos du front en 1915 », j’avais publié trois photographies de petit format que ma famille se transmettait depuis trois générations, presque effacées par le temps et redevenues lisibles à grands coups de Gimp. Sur la troisième on voit des Poilus dans un village en ruines, sur lequel aucun indice ne me permettait de mettre un nom. Or, tout récemment j’ai reçu un commentaire de M Henri Pernet que je remercie encore : Continue la lecture

#généathème 100 mots pour une vie : Louis Gentil, mort sans sépulture

Ma mère m’avait parlé de cet oncle, un frère de son père, disparu en 1914. Mais, trop jeune, je n’avais pas compris l’horreur que masquait ce mot de disparition. C’est la découverte récente des journaux de marche des régiments et de leurs historiques qui m’a aidé à comprendre le martyre que la bêtise criminelle des politiciens a infligé à tant de jeunes hommes. Continue la lecture

Qui sait si nous nous reverrons ?

Une vieille photo qui représente trois soldats et, devant eux, un écriteau qui porte une inscription assez singulière : « Wer weiss ob wir uns wiedersehen ~ Weltkrieg 1914-16 », « Qui sait si nous nous reverrons ~ Guerre mondiale 1914-16 » . Continue la lecture

Poincaré et les petits Alsaciens

Complément de la généalogie, l’histoire familiale ne se réduit pas à une énumération de dates et de faits ; indispensable aussi nous semble la collecte des anecdotes recueillies de la bouche de plus anciens, ainsi ces mots de Raymond Poincaré que m’a rapportés jadis un grand-oncle de mon épouse. Continue la lecture

#généathème : François Dagnino, infirmier

Le centenaire de la guerre de 1914 me fournit l’occasion d’évoquer un autre de mes grands-oncles, que j’ai bien connu dans mon enfance et qui a eu la chance de participer de façon pacifique au conflit, François Dagnino.Il est né le 3 mars 1889 à Nice où son grand-père, Angelo Dagnino, était venu d’Alessandria dans le Piémont pour s’y s’installer. Quand la guerre éclate, François est employé de commerce. D’après les registres militaires, il a les cheveux blonds et les yeux marron, le nez aquilin et un menton à fossette. Il mesure 1,63 m et porte au front une cicatrice due à une chute.

En 1909 il s’est marié avec Marie Bellon, une des sœurs aînées de ma grand-mère et, en 1912, ils ont eu une fille, Thérèse.

C’est un bon vivant et il est atteint de ce qu’on n’appelait pas encore une légère surcharge pondérale. À cause de cet embonpoint, il est mobilisé dans le service auxilaire du Régiment d’Antibes, le même 111e RI qu’Auguste Robaud, qui devient son beau-frère en 1918.

François Dagnino est ensuite enrôlé dans la 15e section d’infirmiers militaires, qui appartient au 15e Corps d’Armée et il est promu caporal le 1er février 1915  ; il devient sergent en novembre 1916. La 15e section d’infirmiers participe à la campagne d’Orient.

On peut d’ailleurs se poser des questions : comment ces infirmiers étaient-ils formés ? De nos jours c’est un métier qui demande plusieurs années d’études supérieures et des stages à l’hôpital. Ils devaient se limiter à prodiguer des premiers soins et avoir surtout un rôle de brancardiers. C’est de cette dernière fonction que la famille avait le souvenir à propos de François.

Le sergent François Dagnino,
photographie datée du 10 septembre 1918.
Sur l’écriteau au-dessus de lui on peut lire
« Abri bombardement ».
Il est démobilisé le 27 août 1919. Retourné à la vie civile, il devient marchand en gros d’huile d’olive – activité méditerranéenne s’il en est – et s’associe à un Juif. Depuis la nuit des temps, en effet, il existe à Nice une communauté israélite. Quand l’armée allemande occupe la « Zone Sud » en 1943, François va cacher son associé jusqu’à la Libération. J’ai entendu cette anecdote de la bouche de sa veuve, ma grand-tante Marie.

#généathème : propagande à la messe en 1915

Comment les « Poilus » et leurs familles ont-ils pu accepter quatre ans de massacres et de souffrances ? D’abord par peur du conseil de guerre et du peloton d’exécution. Ensuite à cause du bourrage de crâne sur la patrie qui commençait à l’école primaire et aussi sous l’effet de la propagande à laquelle tous les organes de la société contribuaient, y compris l’Église catholique, qui avait pourtant depuis 1905 pas mal de choses à reprocher à la République ; mais, Union Sacrée oblige, cette Église a apporté sa quote-part quand il s’est agi d’encourager l’hécatombe.

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#généathème : André Girardot, chasseur alpin

Un jour, dans une discussion amicale, un Allemand m’a raconté que son père avait occupé la France; j’avais pu lui répondre que mon grand-père avait occupé l’Allemagne. Voici dans quelle occasion.

André César Toussaint Girardot, appelé plus couramment André, – c’est mon grand-père – est né le 24 novembre 1900 à Montpellier. D’après le registre militaire il a les yeux “châtain clair”. En fait ses yeux sont plutôt entre le vert et le gris. Il mesure 1,69 m. En 1918 il réside à Mende en Lozère où toute sa famille s’est installée avec son père Marius Toussaint Hilaire, que la famille appelle Hilaire, officier de réserve qui, depuis le début de la guerre, est officier instructeur dans cette ville avec le grade de lieutenant.
Comme beaucoup de jeunes gens de la bourgeoisie de cette époque, il a été élevé dans le patriotisme. Aussi il n’attend pas d’avoir dix-huit ans pour être mobilisé mais, à dix-sept ans et demi, il est « engagé volontaire pour la durée de la guerre le 28 août 1918 à la mairie de Mende au titre du 27e Bataillon de Chasseurs à Pied. » Il racontait que ce choix de « devancer l’appel », comme on disait, lui avait donné » la possibilité de « choisir son arme » . En l’occurrence ce sont les Chasseurs Alpins, dans lesquels il était fier d’avoir servi.
Il arrive au corps le 3 septembre 1918 et va subir le rude entraînement de cette troupe d’élite : exercices physiques avec un sac à dos chargé de 50 kg de pierres, marches interminables où les hommes chantaient « 40 km sans boire, sans boire… » ; apprentissage aussi de la boxe française où l’art était de décocher de terribles et inattendus coups de pied à son adversaire.
Mais quand ses classes sont terminées, l’armistice a été signé et la guerre est terminée. André va néanmoins vivre une aventure dont il se souviendra toute sa vie.
Après un séjour à Paris et dans les régions dites « libérées », le 27e BCA est en effet incorporé à la 46e division et va occuper la Rhénanie. Il stationne dans la ville de Jülich, qu’on appelle Juliers en français. 

André Girardot chasseur alpin en Rhénanie, 1919

 André est nommé caporal le 11 octobre 1919. Il pourrait être démobilisé mais, note le registre militaire, il « n’a pas demandé à être renvoyé dans ses foyers conformément à la [?] du 6 novembre 1919 » et attendra le 31 août 1920 pour retourner à la vie civile.

Un billet de 50 Pfennig émis à Jülich en 1919

 Le bataillon est ensuite envoyé avec le reste de la division en Haute-Silésie. En vertu du Traité de Versailles, cette province allemande a été détachée de la Silésie elle-même pour contribuer à reformer la Pologne ; sa localité la plus célèbre n’est pas encore Auschwitz. En attendant le référendum qui aura lieu le 10 mars 1921, les troubles y sont nombreux et parfois violents, car les Allemands qui vivent en Haute-Silésie craignent d’être expulsés par les Polonais. Aussi les Alliés envoient-ils un corps expéditionnaire formé de Français, d’Anglais et d’Italiens. Le 27e BCA va donc stationner dans le chef-lieu de la province, Oppeln, que les Polonais rebaptiseront Opole. 

Les Chasseurs Alpins défilent à Oppeln,
 photographie BnF-Gallica

 Les chasseurs alpins sont consignés dans leurs quartiers car on redoute les attentats. André racontait que le capitaine de sa compagnie, sorti quand même en ville pour affirmer sa bravoure, a été poignardé.

De plus il règne une quasi famine en Allemagne ; pendant la guerre le pays a déjà eu du mal à nourrir ses soldats, qui ont eu faim toute la durée du conflit et, en ces lendemains de défaite, la disette règne. D’après André, les Allemands cultivent des pommes de terre partout où ils peuvent, jusque sur le remblai des voies de chemin de fer. Des enfants viennent même à la porte de la caserne française pour demander du pain. Mon grand-père, brave homme, leur donne à manger, mais ses camarades lui disent : « Ne leur donne rien, André : dans vingt ans ils viendront te casser la figure ! »

Une vue d’Oppeln dans un album de cartes postales
rapporté par André Girardot

Barthélémy Cristini, niçois et fusillé en 1915

Le site Mémoire des Hommes publie aujourd’hui les dossiers d’un millier de malheureux fusillés pendant la guerre de 1914-1918. Nous en avons examiné un, pris au hasard parmi les condamnés originaires de Nice, pour rester dans la ligne de ce blog, et tenté une synthèse. C’est celui d’un certain Barthélémy Cristini.

Il est né à Nice le 10 février 1890. Au moment de son service militaire, il est « employé de bureau aux écritures ». C’est un garçon aux cheveux châtain et aux yeux marron, qui mesure 1,69m et n’a de particulier que le tatouage « Paul » qu’il porte sur l’avant-bras droit et l’ancre qui est dessinée sur sa main du même côté. On peut d’ailleurs se poser des questions à propos de ce prénom masculin gravé sur son bras : est-il homosexuel ? Dans la société de 1910 cela devait être difficile à vivre et impliquait vraisemblablement une attitude de rupture avec les conventions sociales qui explique peut-être les actes irrémédiables qui lui coûteront la vie.

Le 2 août 1914, Barthélémy Cristini est mobilisé dans le 141e RI, dit Régiment de Toulon. Dès le 14 août, à Montcourt en Moselle,  il est blessé par un obus et souffre de contusions. S’ensuit un séjour dans un hôpital de Montpellier d’où il sort le 28 août 1914. Il serait oiseux de raconter par le menu son parcours, qui n’est pas linéaire, mais fait d’allers-retours entre le dépôt et le front, car apparemment il a des problèmes de santé, notamment des rhumatismes. Ces périodes où il réussit à s’éloigner de la zone des combats sont-elles l’indice d’une envie de ne plus y revenir ?

Barthélémy Cristini est affecté ensuite au 111e RI, le même régiment que mon grand-oncle Auguste Robaud. Il est condamné à sept jours de prison pour une absence de 24 heures le 17 novembre 1914. Le 3 janvier 1915 il manque à l’appel et on le déclare déserteur. Il rentre à la compagnie le 20 janvier et « se rend à Marseille le 16 février 1915 où il est traduit devant le conseil de guerre de la 15e Région. » Il est condamné à deux ans de travaux publics le 9 mars 1915 « pour désertion à l’intérieur en temps de guerre. » C’est au Fort Saint-Nicolas, prison militaire de Marseille qu’il rencontre un certain Barbelin qui sera accusé en même temps que lui devant un autre conseil de guerre quelques mois plus tard. En effet, comme on a besoin d’hommes en première ligne, on les fait sortir de prison et on les renvoie au front.

Ces détails sont fournis par le Rapport sur l’affaire du caporal Graziani, des soldats Barbelin et Cristini du 111e Régiment d’Infanterie, qui expose aussi les faits suivants :

« Le 12 mai 1915, Cristini qui était arrivé du Dépôt avec le 9e Bataillon du 111e de Ligne depuis deux jours, et se trouvait au cantonnement de Joux-en-Argonne, se fit une injection de pétrole. L’abcès qui s’en suivit amena le 18 mai 1915, à Brocourt, son évacuation sur l’intérieur, puis son renvoi au Dépôt : il était toujours au Dépôt lorsque le 2 octobre 1915 fut lancé contre lui notre mandat d’arrêt. Il est donc resté 5 mois loin du front.
Non content d’avoir obtenu sa propre évacuation par ce procédé, Cristini pensa à faire profiter son ami Barbelin de son expérience : ces deux hommes qui, à la prison de Marseille, avaient appris d’un de leurs codétenus un système de correspondance chiffrée, s’en servirent pour communiquer au sujet d’un procédé coupable.
À la demande de Barbelin, Cristini lui expédia vers le 15 octobre une seringue à injections dans un colis de provisions. « Il m’indiqua, déclare Barbelin, qu’il fallait mettre dans la seringue quatre degrés de pétrole et me piquer à 10 centimètres au-dessus de la cheville »
Le 21 septembre 1915, la 2e Cie du 111e de Ligne à laquelle appartiennent Barbelin et le caporal Graziani prit position aux tranchées du Bois de Malancourt. C’est à Lambichamp que Graziani d’abord mis au courant par Barbelin et au Bois de Malancourt que Barbelin lui-même, le jour suivant, se firent des injections de pétrole.
Graziani fut évacué le 24 septembre, Barbelin le 25.
En présence de constatations médicales, Graziani écrivit au médecin-major chargé du dépôt d’éclopés de Brocourt une lettre d’aveux dans laquelle en outre il dénonçait Berbelin et Cristini : ces deux derniers ont avoué eux aussi par la suite. »

Les signatures des trois accusés au bas du procès-verbal
de leur confrontation
Les trois hommes vont être jugés par le Conseil de guerre de la 29ème Division, qui siège à Dombasle en Meurthe-et-Moselle.

« 29ème Division
Ordre de mise en jugement
[…]
En ce qui concerne Cristini :
1. d’avoir, le 18 mai 1915, à Brocourt, abandonné le poste qu’il occupait dans la compagnie en se provoquant un abcès par une injection de pétrole ;
avec cette circonstance aggravante que le dit abandon de poste a eu lieu sur un territoire en état de guerre ;
2. de s’être, en septembre 1915, rendu complice des abandons de poste commis par Graziani et Barbelin, en leur fournissant aide et assistance par l’envoi d’une seringue à injections et toutes indications utiles. »

Le 26 octobre 1915 Barthélémy Cristini est condamné à mort par le Conseil de guerre permanent de la 29e division, tout comme Barbelin, alors que le caporal Graziani reçoit cinq ans de prison. Le tribunal condamne en outre Cristini et les deux autres accusés à rembourser les frais du procès !
Barthélémy est fusillé le 27 octobre 1915.

La fiche du décès de Barthélémy Cristini
mort de ses « blessures reçues à l’ennemi »

À la rubrique « Genre de mort », la fiche indiquant son décès porte de façon mensongère « blessure reçue à l’ennemi ». Comme il n’est pas marié, c’est à son père qu’on adresse un « secours de cent cinquante francs payé le 21.12.1915 ».

La page de registre consacrée à Barthélémy Cristini :
d’abord « tué à l’ennemi » ; cette mention a été rayée
et on a ajouté plus tard « a été passé par les armes »