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#généathème : Auguste Robaud, gazé

« Présenter les Poilus de votre arbre » ; un des généathèmes proposés pour ce mois de novembre où Fête des Morts et Armistice voisinent dans le calendrier. « Présenter les Poilus », c’est surtout l’occasion de rappeler le long martyre imposé à ces pauvres hères par la criminelle bêtise des politiciens et le fanatisme brutal des officiers.

L’oncle Auguste

Celui qui va être évoqué ici s’appelle Augustin Robaud. Il est né à Nice le 13 avril 1884 et c’est doublement mon parent  : en effet d’une part il est l’arrière-petit-fils de mon Sosa 46, Pietro Antonio Robaud et de  l’épouse de celui-ci, Maria Elisabeta Straudo, déjà mentionnés dans l’article «  Mariée à quatorze ans, morte à dix-huit» : d’autre part il se marie en 1918 avec la sœur aînée de ma grand-mère, Françoise Mathilde, qui partage avec lui le même arrière-grand-père et se trouve donc être sa cousine au second degré. Il devient ainsi mon grand-oncle par alliance.
La famille l’a toujours nommé Auguste et c’est la généalogie qui m’a révélé que l’oncle Auguste s’appelait en fait Augustin. Curieusement on retrouve le même changement d’Augustin en Auguste chez d’autres Niçois de ce temps-là, fait relevé dans « Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri ».
Il a exercé différents métiers : vannier quand il passe devant le conseil de révision, maçon quand il se marie ; après la guerre il sera jardinier et horticulteur, occupant la situation qui aurait été celle de Victor Bellon, son beau-frère mort en Allemagne de la grippe espagnole.

Au 111e RI

Auguste commence la guerre au 111e Régiment d’Infanterie, appelé aussi Régiment d’Antibes. Celui-ci quitte Antibes le 9 juillet 1914 et va combattre en Lorraine. Le 16 août, le journal de marche du régiment relate un curieux incident : « Par suite d’une méprise les troupes du 112e qui marchent en avant de nous se fusillent entre elles pendant un quart d’heure. » Le 19 et le 20 août, le 111e RI est dans la région de Dieuze et participe à la bataille où est engagé aussi le 6e Bataillon de Chasseurs Alpins, celui de Victor Bellon, le futur beau-frère d’Auguste, qui va y être blessé et fait prisonnier. À partir du 8 septembre le 111e RI est présent à la bataille de la Marne.
Quand on s’installe dans la guerre de position, le régiment se relaie en première ligne avec le 3e RI, puis avec le 112e. Il subit de lourdes pertes dans la forêt de Hesse, près d’Aubréville (Meuse). Pendant la seule journée du 20 décembre 1914 on compte 600 hommes tués ou blessés ; dans le 3e bataillon, dont les soldats restent sept jours de suite dans les tranchées, 500 d’entre eux ont les pieds gelés.
C’est sans doute durant ces combats de décembre 1914 que François Robaud, frère aîné d’Auguste et mobilisé également dans ce régiment, est blessé. Il meurt des suites de ses blessures à l’hôpital 46 de Vichy le 23 janvier 1915.
Ce même mois de janvier voit le régiment dans le secteur du bois de Cheppy, dont une photographie prise par un Poilu est publiée dans un autre article. De mars 1915 à février 1916 il occupe le bois de Malencourt, toujours dans la Meuse. « L’année 1915 est, pour le Régiment, la période des travaux. C’est la guerre avec la pelle et la pioche », écrit l’historique du régiment. On bâtit même des casemates en béton pour abriter les mitrailleuses. Les compagnies se relaient : six jours en première ligne et six jours au cantonnement.
Le 111e RI subit alors la guerre de tranchées dans ce qu’elle a de plus absurde, comme en témoigne l’épisode du 14 juillet 1915 : « Au soir nous devions faire sauter une mine et aller en occuper le bord supérieur. Une préparation d’artillerie fut faite sur toute la ligne et un combat de projectiles de tranchée fixa l’ennemi. Sitôt l’explosion, l’entonnoir fut occupé mais la riposte de l’ennemi fut si violente qu’on ne put s’y maintenir et qu’on fut obligé de revenir au point du départ. » (Historique du 111e RI)
En 1916, le 111e RI, qui occupe toujours les mêmes positions, va se trouver pris dans la bataille de Verdun. « A partir du 21 Février les Compagnies ne descendirent plus au cantonnement et, malgré les bombardements incessants, ne pouvant dormir, changer de linge, se laver, coopérèrent de toute leur énergie à l’exécution des travaux. » (Historique du 111e RI) Les hommes restent trente-cinq jours d’affilée en première ligne et, quand, le 20 mars, le lieutenant-colonel qui commande le régiment obtient que sa troupe soit relevée, les Allemands déclenchent une préparation d’artillerie de grande envergure qui réduit à néant les ouvrages fortifiés des Français.
Après l’assaut de l’infanterie ennemie qui suit le bombardement une grande partie des hommes sont faits prisonniers, d’autres, très nombreux aussi, sont tués. Les pertes subies par le 111e RI sont si importantes qu’il est dissous le 1er juillet 1916.
Auguste Robaud.
Il porte la Croix de guerre et un brassard de deuil,
sans doute à cause du décès de son frère François.

Au 298e RI

Le 7 juillet 1916, Auguste est affecté au 298e RI. Celui-ci prend part à la bataille de Verdun, dans le secteur du Mort-Homme. Le 14 août le régiment part au repos dans des camions. Le 2 octobre il est transporté de la même manière à Sommedieue dans la Meuse. En novembre il est devant le fort de Vaux et le 6 décembre Auguste est promu soldat de 1ère classe.  Pendant l’année 1917 il participe à différents combats près de Verdun.
Le le 26 janvier 1918 Auguste se marie avec Françoise Mathilde Bellon, évoquée plus haut. L’acte de mariage mentionne qu’il est décoré de la Croix de guerre ; c’est la seule source que nous ayons trouvée qui évoque cette décoration, mise à part sa photographie en uniforme. Deux des témoins du mariage sont d’ailleurs aussi mes grands-oncles, également soldats.
Le 6 avril 1918 le 298e RI est dans le secteur Argonne-Est, qui va de La Fille-Morte à la rivière de l’Aire quand il subit un bombardement de l’artillerie allemande, qui utilise des obus toxiques. C’est sans doute là qu’Auguste respire des gaz dont il gardera les séquelles toute sa vie. Il est « maintenu service armé inapte deux mois pour bronchite emphysémateuse chronique généralisée, poussées congestives et rechutes fréquentes (décision de la commission de réforme de Nice) » dit le registre militaire à la page qui le concerne. Derrière l’hypocrisie des termes médicaux se cache un fait qui est confirmé par la tradition familiale : Auguste a été gazé.
Le Fort de Vaux, photographie personnelle.

Après ce repos forcé, il passe, le 24 juin 1918, au 53ème régiment d’artillerie de campagne et ensuite au  163e RI  le 9 octobre 1918. Il est démobilisé le 10 mars 1919. Le 22 janvier 1926 il reçoit la Médaille interalliée n° 1218.
Il est décédé en 1952 ; je l’ai connu pendant ma petite enfance et j’ai même séjourné chez lui à Cimiez ; il toussait encore.

Trois photos du front en 1915

Trois photographies faites par un amateur et adressées vraisemblablement à mon arrière-grand-père, alors officier instructeur. Presque effacées par les années, les moyens de l’informatique ont permis de leur redonner une certaine lisibilité.

Ce sont des clichés de petit format, réalisés avec un de ces appareils portatifs que possédaient beaucoup de combattants. Les deux premières mesurent 11 x 8,5 cm et la troisième 10 x 7,5 cm ; cette dernière devait à l’origine avoir le même format que les autres, mais elle a été manifestement découpée pour entrer dans un album.
Voici la première :
Sur la photo elle-même figurent les mots « ma guitoune ». Ce terme, que l’Armée d’Afrique avait emprunté à l’arabe, désigne un abri de tranchée dans l’argot des Poilus. En l’occurrence cet abri est construit avec des fascines et des branchages ; de plus il est hors-sol, un des indices qui montrent qu’on n’est pas en première ligne, enfoui dans la tranchée, comme l’indique aussi le fait que les hommes, qui ne portent pas d’arme, sont dehors et ne se cachent pas.
On lit au verso de la photographie cette phrase écrite au crayon à papier :

« L’heure de la soupe
Les cuisiniers se rendent
aux tranchées porter le dîner
des « Poilus » »

Les uniformes sont ceux de 1915 : tenues bleu horizon et képi, car les casques Adrian n’ont pas encore été imposés. À l’arrière-plan on aperçoit un boyau, cette tranchée qui servait à communiquer entre deux lignes. On voit nettement que son tracé est brisé par des angles : si l’ennemi s’emparait d’une des lignes, cela lui interdirait les tirs en enfilade. Remarquer que l’auteur a mis le mot « Poilus » entre guillemets, preuve qu’il n’avait pas été totalement consacré par l’usage.
Comme les cuisiniers qui apportent le ravitaillement viennent vraisemblablement de cet arrière-plan par le boyau, on peut émettre l’hypothèse que la photo a été réalisée en deuxième ligne. Ces cuisiniers faisaient chaque jour des kilomètres pour apporter aux soldats des tranchées leur nourriture et leur vin.
Un autre cliché a été pris quant à lui en première ligne :
Son auteur a voulu photographier directement les positions allemandes que lui même voyait, mais la technique n’était pas suffisante pour que nous puissions les distinguer. Il a écrit au dos du cliché :

 « Un ouvrage allemand
Au fond on voit un boyau qui sort
du bois de Cheppy et se termine par la
tranchée allemande dite tranchée en T
(Vue prise d’un petit poste français où je
suis) 300m des boches. »

Cheppy est un village de la Meuse, à moins de 40km de Verdun, où des combats ont effectivement eu lieu tout au long de la guerre. Il faut remarquer sur cette photo que les arbres sont toujours là : on voit même toute une forêt dans le fond : la guerre de position et les tirs d’artillerie n’ont pas encore rasé la végétation. Une tranchée en T est un segment de tranchée, long de quelques dizaines de mètres, creusé en avant de la ligne principale et reliée à elle par un boyau, reproduisant ainsi le dessin de la lettre T.
La troisième photographie enfin montre trois soldats français dans les ruines d’un village :

Dans le coin supérieur gauche, malheureusement rogné, on lit « Souvenir de la guerre… ». L’auteur a-t-il voulu désigner la photo elle-même ou bien les ravages qu’elle laisse ? On peut lire en partie une date, 7 juin, sans doute 1915. Elle a été prise sans doute sur ce qui a été la grand place d’un village. De l’église il ne reste que des ruines. Au milieu de la place un calvaire miraculeusement intact avec sa croix en métal forgé. Cette croix est installée sur une fontaine dont l’eau coule encore, symbole étrange de la vie persistant sous les obus.

Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri

Deux photos mystérieuses, toutes les deux au format carte postale et datées de 1917, trouvées dans la collection familiale, mais qui, justement, ne représentent pas des membres de la famille. Une rapide enquête a permis de leur redonner un peu de signification.

Voici ces photos dont la première est celle de deux militaires, un soldat de l’armée de terre en uniforme bleu horizon et un marin ; d’après la signature il s’agit de deux frères, Auguste et Jean Astri. Elle comporte le simple texte « Souvenir du 8 août 1917 ». Elle est adressée à Honoré Bellon, mon arrière-grand-père.
La question est de savoir qui, sur ce cliché, est Auguste et qui est Jean : leurs prénoms sont-ils indiqués dans le même ordre que les personnes sur la photo ?
La deuxième est une photo de mariage où on retrouve le même matelot, dont le béret porte le nom du bâtiment, le Waldeck-Rousseau. Les expéditeurs sont « Mr et Mme Auguste Astri ». C’est donc le marin qui se prénomme Auguste et Jean est le soldat. Le destinataire est le même Honoré Bellon.
Une nouvelle question se pose : pourquoi ces jeunes gens adressent-ils leur photo à mon bisaïeul qui est alors âgé de 61 ans ? La réponse est donnée par une autre photo carte postale, une de celles que mon grand-oncle Victor Bellon, le fils d’Honoré, avait fait exécuter en Bavière où il était prisonnier :

Cette carte est adressée à « Mr Auguste Astri » et elle comporte au verso le texte suivant :
« Puchheim, le 24/9 1917
Reçois, cher ami, ce petit
souvenir de ma captivité et
mes meilleures amitiés.
Bellon Victor »

Auguste Astri est donc un ami de Victor Bellon, qui lui envoie sa propre photo. Pourquoi n’a-t-elle pas été transmise ? Il est possible que le père de Victor qui l’a reçue n’ait pas su à quelle adresse la faire suivre.
Il ne reste donc plus qu’à préciser qui étaient ces frères Astri. Puisqu’une des photos représente un mariage, le plus simple est de chercher celui-ci dans l’état-civil. Il faut ici rendre hommage aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes, qui ont mis en ligne les actes de 1917 : la chose est plutôt rare !
En date du 7 août 1917 on trouve effectivement le mariage à Nice d’Augustin Marc Astri, « jardinier fleuriste actuellement matelot à bord du Waldeck-Rousseau. » La jeune épouse se prénomme Antonia. Le prénom officiel du marié est Augustin, mais il se fait appeler Auguste ; de la même manière un de mes grands-oncles, beau-frère de Victor Bellon, était connu comme Auguste par toute la famille, alors que la lecture des registres révèle qu’il s’appelait Augustin.
Autre curiosité : Auguste Astri est jardinier dans le civil ; son frère, cité comme témoin du mariage, est également jardinier, tout comme Victor Bellon et son père Honoré qui sont jardiniers tous les deux ; les parents des frères Astri sont respectivement jardinier et jardinière ; qui plus est, la mère s’appelle Rose ; de son côté le père de la mariée est aussi jardinier ; et un autre témoin du mariage est horticulteur. Le petit monde des jardiniers est florissant à Nice en ce temps-là !
L’acte indique que Augustin Astri est né à Nice le 21 mai 1890 et que son frère est âgé de 21 ans : il est donc facile ensuite de retrouver leur trace dans archives de l’armée.

Auguste Astri

Du 10 octobre 1911 au 8 novembre 1913 il a passé la quasi totalité de ses deux ans de service militaire dans les sous-marins. Le registre de sa classe indique qu’il habite dans le même quartier de Nice que Victor Bellon, à Cimiez. Quand la guerre éclate, il est mobilisé et va servir du 5 août 1914 au 17 novembre 1918 sur un croiseur cuirassé, le Waldeck-Rousseau.
Le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau
 Entré en service en 1910, celui-ci navigue et combat en Méditerranée pendant toute la durée de la guerre contre les vaisseaux de la marine austro-hongroise. Il a un équipage de 900 hommes. Le Journal de bord et le Journal de navigation du navire permettent de le suivre pendant le conflit, qui le surprend dans le port de Toulon, où il est en réparation après s’être échoué dans le Golfe Juan au mois de février.
Le 2 août 1914 à 17h, il tire des « coups de canon annonçant la mobilisation. » C’est le 8 septembre 1914 qu’il peut appareiller et prendre la mer pour Malte où il mouille le 11. Il se joint à une flotte de quinze navires qui navigue en convoi vers les Balkans. Le 17 octobre le Waldeck-Rousseau est devant les côtes du Monténégro.
« Combat devant Cattaro
On distingue un ballon captif et un aéroplane au-dessus de Cattaro. On passe de 40 à 60 tours.
8h 27 Branlebas de combat.
8h 33 Un aéroplane ennemi venant du nord laisse tomber des bombes dont l’une éclate au contact de l’eau à 50 m par tribord
Venu tout à droite à toute vitesse sur un sous-marin dont on voit le périscope à 30° tribord et à 400 m environ. On passe sur le sous-marin qui a plongé et reparaît. »
En même temps le Waldeck-Rousseau doit affronter deux navires autrichiens. Secouru par un autre croiseur, le Michelet, il sort indemne du combat.
Le 4 novembre 1914 il est à nouveau attaqué par un sous-marin, qu’il contraint à fuir. En 1915 on retrouve le croiseur en mer Égée et en août 1916 il affronte encore un sous-marin près de l’île de Pantellaria au large de la Sicile. Ces sous-marins austro-hongrois étaient construits en Istrie sur des plans allemands.
Le 1er décembre 1916 il participe à la tentative de débaquement connue sous le nom d' »événements d’Athènes », où certains membres de l’équipage perdent la vie. Pendant les deux dernières années du conflit, il croise en mer Ionienne.
Auguste Astri, le jardinier de Cimiez, a donc connu la guerre en mer et les batailles navales.

Jean Astri

Son frère cadet, Jean, est né le 15 mai 1897. Il mesure 1,71, a les cheveux châtains et les yeux verts. Il a dix-sept ans quand il s’engage volontairement pour quatre ans dans la cavalerie le 19 novembre 1914.
Edouard Detaille Dragon
Il est affecté au 6e Régiment de Dragons, qui a subi de lourdes pertes, et, quand Jean Astri la rejoint, cette unité stationne à Norrent-Fontes dans le Pas-de-Calais où on est en train de la reconstituer. C’est l’époque où les cavaliers sont démontés et participent comme les fantassins à la guerre des tranchées. Jean prend part aux combats dans la Somme et dans le Pas-de-Calais.
Le 21 septembre 1915 il passe au 23e Régiment de Dragons, qui fait la guerre dans le Pas-de-Calais. À la date du 17 novembre 1915, l’officier qui tient le Journal de Marche écrit :
« Ces tranchées sont des moins confortables ; la mauvaise saison bat son plein ; il pleut sans interruption ; les boyaux, peu ou point draînés, sont de véritables bourbiers sans fin, dans lesquels il faut circuler, travailler, peiner et dormir, sans que les pompes parviennent à faire baisser sensiblement le niveau de l’innommable liquide dans lequel on patauge. »
Les dragons du 23e Régiment sont ensuite engagés dans la Somme, près d’Abbeville.
Le 16 avril 1916, le Journal de Marche donne même une description de la ligne de front, à l’endroit où les cavaliers à pied ont pris position :
« Le secteur occupé par le régiment est situé en avant de Marquivillers dans le bois « du Chariot ». En face, le boche a ses tanières dans le bois « des Vaches ». Entre Roye, où sont les Allemands, et nous, s’étend un vaste plateau, dans lequel la coupure de l’Avre compose un site plein de verdure et de fraîcheur, contrastant avec la sécheresse du terrain fouillé par nos tranchées. C’est le secteur du Bois du Charriot et du Pigeonnier ; dans lequel s’ouvre un ravin perpendiculaire à la ligne ennemie ; ravin enfilé par ses feux, coin plutôt mauvais, car il y pleut des valises, comme on appelle à cette époque et dans cette partie du front, les minen dont les boches sont trop peu économes ! » Les valises sont des obus de très gros calibres, ceux des 210 et des 420 allemands, dans l’argot des Poilus ; quant aux minen, ce sont les projectiles des mortiers, les Minenwerfer.
Le 4 juin 1916 Jean Astri change encore d’affectation et rejoint le 4e Régiment de Cuirassiers à pied qu’on est en train de former à Gournay-en-Bray dans la Seine-Maritime. Le 20 août ce régiment part pour la Somme où il mène la guerre des tranchées dans ce qu’elle a de plus acharné. Au printemps 1917 « il regagne l’arrière et va cantonner dans la région de Meaux (24 avril) ». Il se bat ensuite dans l’Aisne, du côté de Soissons, puis dans l’Oise près de Noyon où il relève une division anglaise. Dans ce secteur il subit d’énormes pertes et doit reculer.
Le 1er avril 1918 Jean Astri est cité à l’ordre de la 1ère Division de Cuirassiers :
« Chargeur d’un courage et d’une endurance exemplaires montrant toujours un mépris complet du danger. N’a quitté sa position de tir que sur le point d’être fait prisonnier alors qu’il venait de faire subir à l’ennemi des pertes sérieuses. »
En mai 1918, le 4e Régiment de Cuirassiers relève le 11e sur le plateau du Plémont dans l’Oise. À la date du 8 juin on lit dans le Journal de marche du régiment :
« À 23h 45 commence brusquement un bombardement d’une violence inouïe, par obus de tous calibres, explosifs et toxiques, sur les lignes, les batteries, les arrières. »
Autrement dit l’artillerie allemande emploie des obus à gaz pour préparer le terrain à l’infanterie qui attaque ensuite, utilisant ses mortiers, les Minenwerfer ; les pertes chez les Français sont considérables : « 39 officiers et 1217 hommes tués, blessés ou disparus. » Les survivants doivent resserrer leurs rangs. Jean Astri est porté disparu dans ces combats le 9 juin 1918.
La page du Journal de marche du 4e RC
qui mentionne la disparition de Jean Astri.
Les totaux en haut et en bas de colonnes
sont des reports d’une page sur la suivante.
En fait il a été blessé par un éclat d’obus et souffre d’une fracture ouverte de l’humérus. Les Allemands, qui se sont emparés du terrain, le recueillent et le soignent. Un de leurs registres mentionne sa présence le 18 juin 1918 dans un hôpital militaire, nommé Cuny, que nous n’avons pas pu localiser ; d’après les documents français il aurait été interné à Mannheim. Sa captivité dure peu, car on le rapatrie comme grand blessé le 9 juillet 1918 par l’intermédiaire de la Croix-Rouge suisse.
Jean Astri a reçu la Croix de Guerre avec étoile d’argent.
Le destin de ces deux frères, semblable à celui de bien des soldats originaires du sud-est de la France, fait mentir la calomnie portée sur eux en 1914 par des politiciens qui accusaient les Méridionaux de lâcheté.

Victor Bellon, né à Nice, mort en Bavière

Il est parfois possible de reconstituer la brève existence d’une des innombrables victimes de la Première Guerre Mondiale quand on peut s’appuyer à la fois sur les archives militaires, les documents de la Croix-Rouges et les souvenirs familiaux ; c’est ce que j’ai tenté à propos d’un de mes grands-oncles.

Origines

Victor Bellon est né le 11 février 1893 à Cimiez, la ville que les Romains avaient fondée sur les hauteurs au nord de Nice pour concurrencer Nice la Grecque. Mais en cette fin du XIXème siècle Cimiez est intégré à Nice et il s’y construit de magnifiques villas qui accueillent de riches étrangers venus passez l’hiver au soleil de la Côte d’Azur. Le plus célèbre d’entre eux est la reine Victoria, que Victor a sûrement aperçue car elle descend dans le palace construit pour elle de l’autre côté de l’avenue où habite sa famille. C’est en hommage à la souveraine britannique qu’il a été baptisé Victor, car elle avait serré la main de son père pour le féliciter de ses talents de paysagiste. Il est l’avant-dernier de cinq enfants dont les quatre autres sont des filles, la dernière étant ma propre grand-mère, de qui je tiens beaucoup de renseignements sur lui.

L’entrée de la propriété où Victor Bellon est né et a grandi
à Nice, quartier de Cimiez (photo personnelle)
Leur père est jardinier-horticulteur et il ne manque pas d’ouvrage dans ce quartier où les massifs de fleurs se multiplient autour des opulentes résidences. C’est auprès de lui que Victor a acquis son propre savoir-faire de jardinier. Il a appris aussi l’anglais et l’allemand pour discuter avec les clients étrangers qui sont nombreux.

L’armée

Le 8 octobre 1913 Victor Bellon s’engage pour trois ans, ce qui lui permet de choisir l’arme dans laquelle il servira : les prestigieux Bataillons alpins de chasseurs à pied, plus connus sous le nom de Chasseurs Alpins. C’est le colonel Philippe Pétain qui a été chargé en 1888 d’organiser et d’entraîner cette troupe d’élite créée à l’imitation des « Alpini » de l’armée italienne. Leur entraînement est très dur : les exercices se font sac au dos, avec 50 kilos de pierres dans le sac et leur chanson de marche la plus fréquente est « Quarante kilomètres sans boire, sans boire… », d’après le témoignage de mon grand-père, lui aussi chasseur alpin en 1918.
La fiche du recrutement donne des précisions sur le physique de Victor : il mesure 1,64 m. Il a les cheveux châtain clair et les yeux « châtain gris » ; son visage est « long », son front « moyen » et son nez « rectiligne ».
Victor (2ème à gauche) reçoit à Peïra-Cava la visite de son père
Honoré Bellon (quatrième à gauche, avec un chapeau).
Il est en garnison à Peïra-Cava, un village de montagne des Alpes-Maritimes, d’où il écrit à sa famille le 4 décembre 1913 :
 » Je vous dirais que les bleus, la classe qui fait 2 ans comme moi sont arrivés hier, ce qu’on a rigolé de voir toutes ces têtes différentes, avec des habillements de toute nuances. Il y en avait avec des petits bérets qui leur couvrait tout juste le sommet de la tête, d’autres étaient complètement habillés en velours avec des pantouffles aux pieds. Un autre avait un chapeau melon avec pardessus et souliers fins qui perdaient la semelle. Je renonce à vous les décrire tous ce serait trop long. Les plus nombreux sont basques, catalans et Marseillais. Il paraît qu’il y a quelques niçois, mais je ne les ai pas encore vu. » (orthographe d’origine)
Détail de la lettre écrite par Victor Bellon
le 4 décembre 1913

En route vers le front

En manœuvre dans les Alpes depuis le début de juin 1914, le 6ème Bataillon de Chasseurs Alpins rejoint Nice le dimanche 2 août à 2 heures du matin. L’après-midi il occupe ses cantonnements dans la banlieue. Il compte 1690 hommes, sous-officiers compris, ainsi que 139 chevaux et mulets. Le Journal de Marche du bataillon permet de suivre son itinéraire et son engagement sur le front.
Le 9 août 1914 il quitte Nice pour Is-sur-Tille en Côte d’Or. Pendant dix jours les chasseurs alpins vont avancer à la rencontre de l’armée allemande qui, conformément au plan Schlieffen, ne livre pas d’offensive dans cette région. En fait les généraux français ne se rendent pas compte que l’état-major allemand emploie une tactique vieille comme Hannibal, qui est de laisser l’ennemi s’enfoncer au centre pour mieux le prendre en tenaille ensuite.
Le 11 août on retrouve le 6e BCA à Vézelise en Meurthe-et-Moselle. De là il continue à pied vers Saint-Nicolas-de-Port, 30 km plus loin. Pour porter munitions et ravitaillement, on réquisitionne des véhicules parfois pitttoresques :
« Une charrette pouvant transporter 1500 kilos va être requise à la brasserie et attelée par les moyens du corps ; elle marchera à la gauche du 2e échelon pour transporter au besoin les sacs et des hommes fatigués.
Un autobus du service de l’intendance est mis à la disposition du corps pour transporter 150 sacs et les vivres de débarquement du 2e échelon. »
Tout est organisé jusque dans les détails :
« Ne pas oublier pour la liaison de laisser dans chaque unité un homme aux carrefours et embranchements pour éviter toute erreur de direction à l’inité suivante.
Vitesse de marche 4 km 200. Défense de fumer et de faire du feu. »
Le 12 août les chasseurs sont à Saint-Nicolas-du Port, à 13 km au sud-est de Nancy.
Le 14 août, ils continuent à se rapprocher de la frontière allemande et sont à Jarville après une nouvelle marche de trois heures. Les hommes bivouaquent dans le parc qui est à côté de la gare.
Le 15 août ils reprennent le train pour Marainville-sur-Madon, qui est dans le département des Vosges.

Combats

Le 16 août, l’officier qui tient le Journal de Marche écrit :
« Le 6e Bataillon en 1ère ligne doit marcher sur Parroy et le bois du Haut-de-la-Croix où les Allemands ont établi des retranchements considérables. » À 8 heures du matin les chasseurs sont sur la côte 270 où se trouve alors la frontière avec l’Allemagne, car la Moselle est annexée.
Ils la franchissent et « se portent sur Boudonnais où ils arrivent à 19 heures après avoir eu quelques escarmouches avec des patrouilles de uhlans. Installation du cantonnement d’alerte. »
Le 17 août les chasseurs s’emparent du village de Guéblange-lès-Dieuze qu’on s’attend à voir défendu par une garnison allemande ; seuls « quelques uhlans tirent sur les éclaireurs de terrain, mais s’enfuient aussitôt. » Une partie du bataillon occupe même Dieuze où elle ne trouve pas de défenseurs.
Le lendemain, 18 août, les hommes se voient octroyer une journée de « repos à Guéblange ».
Le 19 août, dans la nuit, le bataillon marche sur Vergaville, que les Allemands appellent Widersdorf. À cinq heures du matin, aux abords de cette localité, il « prend contact avec l’ennemi en avant de la côte 237. Il y reçoit des feux d’infanterie et de mitrailleuses de Vergaville. »
C’est avec deux heures de retard qu’à six heures les canons français bombardent Vergaville, qui est incendié. À sept heures trente les chasseurs alpins occupent ce village. La réponse des Allemands ne se fait pas attendre :
« 8h l’artillerie allemande ouvre un feu violent sur les sorties N du village d’où débouchent les compagnies. Elle bombarde le village, le bataillon s’avance en avant du village où il est immobilisé jusqu’à 19 heures par le tir de l’artillerie.
[…]
Nos pertes s’élèvent à :
30 tués, 235 blessés, 14 disparus. »
Le 20 août à 5h du matin le bataillon quitte Vergaville, laissant derrière lui ces 14 disparus dont fait partie Victor Bellon. Cet épisode appartient à ce que les historiens appellent la bataille de Morhange.

Captivité

Victor a été blessé à la jambe par un obus. Les Allemands le ramassent et vont le soigner. Pour cela, ils l’emmènent à Dillingen en Sarre, où il séjourne un certain temps à l’hôpital. Sa famille est avisée de son sort par la Croix-Rouge le 24 octobre 1914.
Dans sa ceinture Victor a mis des pièces d’or que son père, prévoyant, lui avait données. Ces pièces n’échappent pas aux infirmiers allemands qui déshabillent le blessé… Dans un des premiers courriers que le jeune prisonnier adresse à sa famille, il écrit en niçois: « M’en piate toute moun auri. » (« Ils m’ont pris tout mon or »).
L’hôpital de Dillingen en Sarre
où les Allemands ont soigné Victor Bellon.
En effet, tout au long de ses quatre années de captivité, il pourra correspondre avec les siens par l’intermédiaire de la Croix-Rouge et leur courrier transite par la Suisse.
Le 6 février 1915 un registre mentionne sa présence au camp de prisonniers de Lechfeld, à 24 km d’Augsburg, où les Français internés sont jusqu’à 12 000.
Victor Bellon chez un photographe
en septembre 1917 à Puchheim (Bavière)
La mémoire familiale rapporte qu’ensuite Victor est placé pour travailler dans une ferme dont les hommes, mobilisés, sont absents. Il est apparemment bien traité et jouit même d’une certaine liberté : il va en ville faire exécuter son portrait par un photographe. Un jour son père doit se rendre à la caserne de Nice pour demander un uniforme neuf et le faire expédier à Victor car celui-ci veut être présentable quand, le dimanche, il accompagne les femmes à la messe.

La fin

Mais en 1918 les Allemands, sentant approcher leur défaite, regroupent les prisonniers, sans doute par peur des mutineries. Victor se retouve dans un autre camp, à quelques kilomètres de Munich, comme le signale une des fiches de la Croix-Rouge ; il est « Interné à Puchheim depuis le 22 septembre 1918 ». Ce camp de prisonniers a été établi dès octobre 1914 sur ce qui était en 1910 le premier terrain d’aviation de Bavière. Il compte jusqu’à 24 000 captifs, dont 14 000 Russes et 10 000 Français. Apparemment les prisonniers sont bien traités, puisque de 1915 à 1919 on ne dénombrera parmi eux que 585 décès, dont la plupart sont dus à l’épidémie de grippe espagnole
Victor Bellon à l’automne 1918 au camp de Puchheim.
Debout à l’arrière plan, un soldat russe qui était son ami
et qui lui apprenait à parler russe.

C’est cette maladie qui emporte mon grand-oncle, mort à Puchheim le 19 octobre 1918. Une liste établie par les Allemands en novembre 1918 mentionne la cause de sa mort : « Infolge-Influenza-Pneumonie », « suites d’une pneumonie grippale ». Mais la fiche établie par les Français mentionne stupidement qu’il est mort « des suites de blessures de guerre ». On l’enterre à Puchheim ; plus tard son corps sera rapatrié et il repose à Nice dans le cimetière de Cimiez. Il a reçu la Croix de Guerre à titre posthume.
Quand il apprend le décès de Victor, son père, Honoré Bellon, s’enferme dans la cabane où il range ses outils de jardinier et y reste cinq jours sans manger ni parler à personne.

Flagrant délit de mensonge en 1915

Un million quatre cent mille soldats français ont perdu la vie pendant la Première Guerre Mondiale. Selon la formule consacrée, il sont « Morts pour la France » ; mais, quand on a la possibilité de connaître la réalité de leur disparition, on a parfois des surprises.

Par exemple en découvrant la fiche de Jean François Bussat, 2ème classe au 107ème Régiment d’Infanterie Territoriale :
Le formulaire porte la mention imprimée « Mort pour la France », qui classe automatiquement tous les défunts dans cette glorieuse catégorie. Une autre rubrique, « Genre de mort », rapporte qu’il est « Décédé suite de blessures de guerre. »
On imagine donc ce valeureux soldat tombant sous les balles teutonnes et agonisant ensuite sur le champ de bataille. Or le Journal de Marche de son régiment contient à la date du 15 décembre 1915 le paragraphe suivant :
« Le soldat Bussat Jean François, n° 932 de la 21e Compagnie, meurt écrasé par une masse de terre qui se détache d’une carrière où il travaillait à Gouy-en-Artois. »
En fait Bussat a été victime d’un accident du travail : il a été enseveli vivant sous un effondrement et l’auteur du journal, le capitaine Thévenet, suggère qu’il est mort sur le coup. Il n’est donc pas « Décédé suite de blessures de guerre. »
À quelle tâche était-il affecté ? En date du 5 novembre le Journal de Marche le précise : « La 21e Compagnie est destinée à fournir provisoirement des travailleurs pour la voie de 0,60m (réseau Sud) […] La 21e Cie est cantonnée à Gouy-en-Artois N-E de L’Arbret. »
Les territoriaux de cette compagnie se livraient donc à des travaux de terrassement dans le Pas-de-Calais en vue de l’installation d’un chemin de fer à voie étroite, ce qu’on appelle couramment un Decauville. Ces voies de 0,60m étaient employées par l’artillerie pour transporter des pièces et des munitions ; il existait également des wagons équipés de canons.
Des soldats italiens installent une voie étroite dans l’Aisne en 1918.
C’est dans de semblables travaux
que François Bussat a trouvé la mort.
Mais les officiers chargés de diriger l’opération, peu compétents ou peu avares de la vie de leurs hommes, ont sans doute négligé de prévoir les risques d’éboulement liés à un creusement. Et leur erreur, qu’aucun ingénieur de l’armée romaine n’aurait commise, va coûter sa vie à un soldat.
Dans les registres matricules, la page qui le concerne porte hypocritement la mention « Tué à l’ennemi le 15 décembre 1915 à Gouy-en-Artois (Pas-de-Calais) ». Or à cette époque-là la 21e Cie du 107e RIT n’était pas au contact des Allemands, comme en atteste le Journal de Marche.
Qui est ce Jean François Bussat ? Il a exactement 44 ans, car il est mort le jour de son anniversaire. À l’époque de son service militaire il exerce le métier de « cultivateur » et il est resté moins d’un an sous les drapeaux, étant l’aîné d’une fratrie de sept enfants. En 1914 il est mobilisé, vu son âge, dans l’infanterie territoriale. Son prénom courant était sûrement le deuxième, suivant la coutume de son temps.
Tout ce qu’on peut savoir sur lui vient des archives militaires, car l’état-civil de Haute-Savoie n’est pas mis en ligne. François Bussat mesure 1,70m et a les cheveux châtain, les yeux marron. Il a « une cicatrice sur la paupière de l’œil droit et un creux dans le milieu de la lèvre supérieure ». On ne sait pas les métiers qu’il a exercés par la suite, puisqu’on le retrouve en 1896 à Genève et en 1910 à Copponex en Haute-Savoie, où d’ailleurs le monument aux morts porte son nom.
Détail du monument aux morts de Copponex, Haute-Savoie.
Photographie CimGenWeb
Dernière ironie administrative, la page des registres matricules se conclut par les formules suivantes :
« Campagnes
Contre l’Allemagne du 3 août 1914 au 15 décembre 1915
Libéré définitivement le 20 décembre 1918
(Circulaire Ministérielle du 7 décembre 1918)
Rayé des Contrôles de l’Armée le dit jour »
Quel est-ce ministre qui a eu l’idée lumineuse de libérer les morts de leurs obligations militaires?
François Bussat repose dans la nécropole de Barly, Pas-de-Calais, aux côtés de soldats français et britanniques.
Le cimetière militaire de Barly, Pas-de-Calais,
où François Bussat est inhumé.
source photo: Claude VASSEUR 11-02-2013
Cette photographie est sous licence d’usage CC BY-NC-SA 2.0

Être optimiste en septembre 1914

Une banale photo retrouvée dans des papiers de famille peut révéler bien des aspects de la société en 1914 et surtout être grosse de leçons pour le temps présent, car on y perçoit les méfaits de la propagande.

Il s’agit en fait d’une carte postale : le tirage des portraits individuels à ce format permettait à la personne représentée d’écrire quelques mots au verso de la carte et de la poster. Celle-ci a d’ailleurs été expédiée dans une enveloppe qui malheureusement n’a pas été conservée. Ce genre de photographie était extrêmement courant en 1914 : les soldats français aimaient bien se montrer en uniforme. On peut en voir un autre exemple, antérieur à la guerre, dans l’article « Mourir pour la Crète« . La coutume était la même chez les Allemands : dans les deux camps la propagande des politiciens, diffusée par leurs valets de la presse, garantissait le prestige de l’uniforme. 
De plus ces photographies étaient parfois offertes par l’armée elle-même. Comme on le voit sur celle-ci, elles étaient réalisées en studio et le photographe se prêtait au jeu, car un véritable décor entoure le modèle : au fond, tout comme au théâtre, on aperçoit une toile peinte qui représente la forêt, lieu sauvage par excellence, propice à étriper l’ennemi. Au premier plan une sorte de pilier qui permet au sujet de prendre une allure martiale tout en l’aidant à tenir le temps de la pose. Ce pilier semble fait d’un entassement de pierres qui évoquent des ruines et symbolisent la rude guerre menée par le fier guerrier représenté. Tout cela est assez étonnant quand on sait que l’unité à laquelle il appartient n’a pas encore quitté la Savoie en septembre 1914.
Le recto de la carte porte même une annotation :

« Souvenir affectueux
Campagne 1914
                 Claret » 

Ainsi, ce brave militaire qui soigne son allure martiale devant l’obectif appelle « Campagne 1914 » le mois et demi qu’il vient de passer sous l’uniforme depuis qu’il est mobilisé et le déplacement d’une quarantaine de kilomètres qu’il a dû effectuer. 
Le verso de la carte comporte quant à lui un long texte, comme si son auteur avait mis un point d’honneur à remplir toute la surface disponible :

« Mercury, 15 septembre 1914
Cher Monsieur Girardot,
J’ai reçu, toujours avec le plus grand plaisir,
votre carte, m’apportant de bonnes nouvelles ! Je
croyais que Mme Girardot avec André vous avaient
déjà rejoints. Ici beaucoup de terrtoriaux ont la
visite des leurs, malheureusement les miens sont
trop éloignés et je devrai fatalement attendre la fin
avant de les revoir. Enfin, ce qui me console, c’est que
les choses vont bien, ce qui activera sans doute le
dénouement final. Espérons que ce ne soit pas trop long.
Je me fais un plaisir de vous envoyer une de mes photos
que j’ai faites faire sur l’insistance de mon fils.
Dans l’espoir que votre santé est bonne je vous
serre cordialement la main
                                       Claret »

Le destinataire de la carte est mon arrière-grand-père, lieutenant de réserve qui vient d’être mobilisé et s’apprête héroïquement à passer la durée de la guerre en Lozère comme officier instructeur. Apparemment il attend d’être rejoint à Mende par son épouse, Marthe, née Viguier, que j’ai bien connue dans mon enfance et qui est une lointaine petite-nièce de l’ermite de Ceyras; avec eux, leur fils André, mon grand-père.
Claret, l’expéditeur de la carte, laisse entendre qu’il fait partie des territoriaux et, comme son képi et son col portent le numéro 107, il est facile d’en déduire qu’il appartient au 107ème Régiment d’Infanterie Territoriale, basé à Annecy.
 Comme on le sait, cette infanterie territoriale regroupait les hommes de 34 à 49 ans qui, en principe, ne devaient pas être envoyés en première ligne, mais étaient affectés à des travaux d’entretien et de terrassement, ainsi qu’à la garde des voies ferrées et des gares. Une autre de leurs misssions était d' »assainir » les champs de bataille, c’est-à-dire ramasser les cadavres et les morceaux d’homme.
Claret serait donc né entre 1865 et 1880, ce qui est cohérent avec l’amitié qui le lie à mon bisaïeul né, lui, en 1878. La localisation de la carte à Mercury en Savoie permet aussi de savoir qu’il appartient au 4ème bataillon de ce régiment qui, le 15 septembre, est stationné à cet endroit.
Le journal de marche de l’unité nous apprend en effet que, mobilisés le 2 août 1914, les hommes ont été cantonnés au Lycée Berthollet d’Anenecy, établissement vide d’élèves, puisque la rentrée était le 1er octobre. « L’effectif des sous-officiers et hommes de troupe qui le composent est de 1600. Les chevaux sont au nombre de 43. » Le 4 août les six bataillons du régiment sont partis en train pour Albertville en Savoie, à raison d’un bataillon et demi, soit 400 hommes, par train. Ils se sont ensuite répartis entre différentes localités, le 4ème se voyant octroyer la commune de Mercury.
Claret se plaint aussi de ne pas avoir de visites de ses proches, contrairement à ses camarades de troupe, car, ami de mon arrière-grand-père, il doit résider comme lui dans le sud de la France et sa famille doit avoir du mal à venir en Savoie. Mais, et c’est un des points intéressants de sa carte, il se rassure en se persuadant que la guerre ne durera pas longtemps :  » ce qui me console, c’est que les choses vont bien, ce qui activera sans doute le dénouement final. Espérons que ce ne soit pas trop long. »
Certes en cette mi-septembre 1914 les Français viennent d’arrêter l’avance des Allemands sur la Marne. Mais pense-t-on encore, comme au début du mois d’août, que la guerre « fraîche et joyeuse » sera courte ? Claret le croit-il vraiment ou bien fait-il semblant d’y croire ? En tout cas il laisse percevoir un certain scepticisme en écrivant « Espérons que ce ne soit pas trop long. »
Qu’est-il advenu de ce simple soldat par la suite ? Le journal de marche de son régiment s’arrête au 11 février 1916, avec la dissolution de celui-ci. Il mentionne que, dès ce 15 septembre 1914, une grande partie des hommes appartenant aux « classes les plus jeunes » sont versés au 30ème et au 62ème régiments d’infanterie. L’état-major devait se rendre compte qu’il fallait renforcer les troupes de première ligne.
Or, le site Mémoire des Hommes cite deux morts nommés Claret, nés respectivement en 1872 et 1878, qui auraient pu commencer la guerre dans l’infanterie territoriale. Mais aucun de ces deux malheureux n’appartenait à l’un des régiments ci-dessus.
Quant au 107ème RIT, le 17 septembre il part pour Ligny-en-Barrois dans la Meuse. En octobre on le retrouve dans le Pas-de-Calais, puis une partie est dans l’Oise. Le 1er janvier 1915 le capitaine Thévenet, qui tient le journal du régiment, note que, près de Notre-Dame-de-Lorette, « Les obus allemands tombent et des balles passent à proximité des hommes. Pas de pertes. » Et il a souligné « Pas de pertes. » On retrouve ensuite une partie du régiment près de Troyes dans l’Aube.
Au début de 1916 les hommes sont répartis dans d’autres unités, en fonction de leur âge et de leur situation familiale. Certains sont même renvoyés à l’arrière pour travailler comme ouvriers d’usine.
Apparemment, Claret a survécu à la guerre : les registres militaires de la Haute-Savoie n’étant pas tous numérisés, il nous a été impossible de retrouver sa trace. Mais sa carte postale apporte un témoignage intéressant sur la façon dont un simple soldat, arraché à sa vie et à sa famille, arrivait à faire sienne en partie l’idéologie qu’on lui imposait.

Steinlen Territoriaux

Le pantalon a bon dos

En cette année où on célèbre le centenaire de l’immonde boucherie qui a commencé en 1914, il faut bien sacrifier à la mode et entamer une série de quelques articles consacrés à cette période. Le premier concerne un lieu commun, qui est le danger représenté pour les Français au début du conflit par leur pantalon rouge.

Les premières semaines de la guerre sont en effet marquées par d’effroyables pertes en hommes. Ainsi, pendant la seule journée du 22 août 1914, ce sont 27 000 soldats qui meurent. Un historien, Jean-Michel Steg, a même pu en tirer un livre : Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France, 22 aout 1914.
Une des explications qu’on allègue pour ces massacres est que les fantassins, rendus trop voyants par le fameux pantalon rouge garance, auraient constitué des cibles faciles pour les tireurs ennemis. Cette opinion prévaut, jusqu’à faire naître de splendides perles telle « les soldats français faisaient des cibles de choix pour l’artillerie lourde ». Comme si les servants des pièces de l’artillerie lourde allaient pointer leurs canons à vue !
L’armée  française adopte le pantalon rouge en 1829 pour ses troupes d’infanterie et d’artillerie. Or tout au long du XIXème siècle, où elle a mené pas mal de combats, depuis la conquête de l’Algérie jusqu’à la guerre de 1870, en passant par la Crimée et l’Italie, personne n’a critiqué les pantalons rouges.

Christophe, Les Facéties du sapeur Camember, 1890
La cause des grands massacres à la fin de l’été 1914 est à chercher ailleurs : elle est dans l’incompétence criminelle des officiers généraux, Joffre notamment, prônant la tactique de l' »offensive à outrance » et ne se gênant pas pour plagier Bonaparte qui avait dit « la meilleure défense, c’est l’attaque ».
Et sur le terrain les officiers subalternes qui emmenaient les hommes à l’attaque étaient souvent des bravaches peu soucieux d’économiser la vie d’autrui. De plus les pertes ont été aussi importantes dans les unités qui ne portaient pas de pantalon rouge, par exemple les Chasseurs alpins à l’uniforme bleu marine.
Il aurait fallu que les fantassins allemands aient vraiment la vue basse derrière leur fusil ou leur mitrailleuse pour manquer des ennemis qui marchaient vers eux par centaines ou par milliers à découvert dans les champs.
D’ailleurs les soldats anglais qui ont vaincu Napoléon à Waterloo portaient des vestes rouges…