Archives pour la catégorie 1795

#ChallengeAZ 2016 D comme Djihad

La France a déjà connu le djihad : c’était dans les années 1790 à l’époque où des paysans abrutis par le calvados et la religion attaquaient les braves soldats de la jeune République pour défendre les nobles qui les exploitaient et les prêtres qui les bernaient. Continue la lecture

Nicéphore Niepce, aventures à Nice

De Nicéphore Niepce, on a gardé l’image d’un bourgeois tranquille, héritier du siècle des Lumières, qui, en 1827, invente la photographie dans sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes en Saône-et-Loire. Mais son existence ne fut pas toujours aussi sereine et elle fut même aventureuse pendant son séjour à Nice au temps de la Révolution ; il a en effet  passé dans cette ville provisoirement annexée à la France huit années qui ont été déterminantes pour sa vie privée comme pour sa carrière.

Asphyxié en nettoyant un puits, Nice 1795

Un acte de décès établi à Nice en 1795 relate une de ces tragédies qui introduisent l’horreur dans des occupations banales et qu’on classe dans la rubrique des accidents du travail.

    « Aujourd’hui vingt-six ventôse an trois de la République
    une et indivisible à trois heures de relevée nous
    Gaëtan Lanciarès officier public soussigné
    savoir faisons que d’après le procès-verbal qui
    nous a été transmis cet après-midi dressé par
    le citoyen Negrin juge de paix de la sixième &
    septième section de cette commune en date de ce
    jour résulte avoir été trouvé hors la porte
    République dans la maison du citoyen Guide
    proche d’un puits un cadavre qu’ayant fait
    demander plusieurs personnes afin de nous
    déclarer s’ils avaient connaissance de son nom,
    de la cause de sa mort les mêmes auraient
    dit que ledit cadavre s’appelle Joseph
    Rasteu dit Carmeo maître maçon époux de
    Rose âgé de quarante et un ans natif & domicilié
    en cette commune & que la cause de sa mort
    était parvenue de ce que en nettoyant un
    puits les mauvaises odeurs qui tramandoient
    les eaux du même l’avaient suffoqué & ayant
    fait tout le possible pour le tirer dudit
    puits, ce qui leur aurait réussi
    lorsque était déjà mort. De quoi tout
    avons dressé le présent acte pour constater
    la mort du susdit. Fait à la maison
    commune de Nice le jour, mois, & an ci-dessus.
                             Lanciares Officier Public »

Cet acte enregistre le rapport d’un juge de paix sur un accident survenu le jour même, 16 mars 1795 : un maçon entreprend de nettoyer un puits ; il est asphyxié par des émanations ; les gens du quartier s’aperçoivent de son malaise et le tirent hors du puits ; mais quand ils y parviennent le malheureux est déjà mort.
Un puits à Nice au XIXème siècle,
S. Reynolds Hole Nice and her neighbours

Ce genre d’accident est encore fréquent de nos jours et un site d’information algérien, Algérie1.com, rapporte un drame semblable survenu le 12 septembre 2014 : « Bouira : 4 membres d’une même famille périssent asphyxiés dans un puits. »
Par ailleurs on trouve un mot insolite dans cet acte : « les mauvaises odeurs qui tramandaient ». Ce verbe « tramander » ne figure dans aucun dictionnaire. L’officier public a fabriqué un mot à partir du verbe niçois mandà, qui signifie « envoyer, exhaler » et du préfixe italo-latin tra– « à travers » pour désigner les émanations qui s’exhalaient du puits.

Enfin Joseph Rasteu était marié depuis 1781 avec une certaine Rose Pastor. Or, au moment du drame, celle-ci attend un enfant qui naîtra quatre mois plus tard, le 10 juillet 1795 et recevra le prénom de Jean César.

L’acte de baptême de Jean César Rasteu,
« filius postumius Josephi »,
cathédrale Sainte-Réparate de Nice.

77 morts dans une explosion à Nice en 1795

Sous l’Ancien Régime on installait les poudreries à l’extérieur des agglomérations. La Révolution oublie cette obligation de prudence et, pendant l’année 1794, fabriques et dépôts de poudre à canon explosent dans une dizaine de villes ; à Paris le nombre de morts atteint mille le 31 août quand saute la poudrerie de Grenelle. En 1795, dans Nice annexée, un accident semblable a laissé sa trace à la fois dans l’état-civil imposé par l’occupant français et dans les registres paroissiaux traditionnels.

L’acte de décès civil

Voici d’abord l’acte de décès collectif daté du 7 juillet 1795 ; l’accident lui-même a eu lieu le 13 messidor an III « à 4 heures et demi de relevée », c’est-à-dire le 1er juillet 1795.

« Aujourd’hui dix-neuf messidor an trois
de la République une et indivisible à cinq heures
de relevée nous Charles Giraud
officier public soussigné savoir faisons
que par l’explosion d’un magasin à
poudre de la République arrivée en
cette commune comme il est notoire le
treize du courant à quatre heures et
demi de relevée sont restés malheureusement
victimes les citoyens ci-après, savoir
Honoré Farnau âgé de douze ans fils de Mathieu Farnau et de Thérèse Passeron
Pierre Babou artificier natif de la commune de Tovegne âgé de trente-cinq ans époux d’Honorée Grinda, fils de Pierre Babou et de Susanne Denis
Marguerite Barralis âgée de vingt-deux ans fille à feu Joseph Barralis et de Victoire Barbier
Françoise Raynaud âgée de dix-sept ans fille à feu Pierre Raynaud et de Camille Aureli
Anne Biamonte âgée de dix-huit ans fille à feu Mathieu Biamonte et de Marie Ciuti
Thérèse Arnuf âgée de vingt-trois ans et Angélique Arnuf sa sœur âgée de vingt ans filles de Joseph Alexandre Arnuf et de Mariane Deporte
Marguerite Delemonte âgée de dix-huit ans fille d’Honoré Delemonte et de Fr ançoise Mathieudi
Anne Marie Borra âgée de vingt-et-un ans épouse de Joseph Albertas fille de Nicolas Borra et de Thérèse Debois
Paule Marie Albertas âgée de trois mois fille du dit Jospeh Albertas et d’Anne Marie Borra
Marie Mossa âgée de seize ans fille de feu Pierre Mossa et d’Antoinette Novelli
Catherine Caresso âgée de quinze ans fille d’Antoine Caresso et de Françoise Debois
Marie Morraia âgée de dix-neuf ans fille de Marc Antoine Morraia et de Françoise Bensa
Marie Félicité Blasia âgée de dix-huit ans fille de Philippe Blasia et de Catherine Caraveu
Catherine Albin âgée de seize ans fille de Joseph Albin et de Marie Perissol
Catherine Ciccion âgée de vingt ans épouse de Joseph Roux
Anne Marie Berton âgée de vingt-deux ans fille à feu Antoine Berton et de Catherine
Honorée Paul âgée de vingt-huit ans épouse de Laurent Steve fille à feu Charles Paul et d’Angélique Perdigon
Magdaleine Pons âgée de dix-sept-ans épouse de Louis Boudou fille de Jean Antoine Pons et de Marie Prioris
Angélique Daleuse veuve de Joseph Daleuse âgée de cinquante-et-un ans
Jean Baptiste Moro maçon âgé de quarante-deux ans époux de Magdaleine Roux fils de feu Ferdinand Moro
Félicité âgée de vingt ans et Thérèse âgée de seize ans sœurs Carlin filles à feu ¨Pierre Carlin et de Rose Isnard.
De quoi tout et d’après les
déclarations qui nous ont été faites
avons dressé le présent acte pour
constater légalement le décès des
susnommés qu’avons signé. Fait
en la maison commune de Nice
le jour mois et ans ci-dessus. »

L’officier public donne une liste de 23 personnes décédées après avoir mentionné simplement l’accident.

L’acte de sépulture religieux

Mais un acte de sépulture établi à Sainte-Réparate est moins avare de détails sur la catastrophe. Curieusement les formules consacrées qui indiquent la date et l’identité des victimes sont en latin, alors que, quand il évoque l’explosion et ses conséquences, le prêtre se sert de l’italien :

« Die primo Julii
Il primo del mese di Luglio corrente anno 1795 verso le ore quattro
e mezzo circa dopo mezzo giorno prese il fuoco nel Magazzino
a polvere situato al Lazaretto tra Monborone ed il porto di
Limpia, dove trovavanssi a travagliare moltissime persone
dell’uno ed altro sesso occupate, chi a carricar bombe, e chi a
preparar cartoccie per l’Armata Francese, e fu si grande
lo scoppio, e tanta la scossa, che non solamente salto per l’aria
del Magazzino, ed alcune case circonvicine hanno sofferto un
gravissimo danno ; ma eziandio vari poderi sono stati devastati ed
abbrunciti, particolarmente quello del St-Corpore, del Conte di Villanuova,
della Damigella Alain, di Risso, ed altri ; come pure lo scuotimento
fu si forte, che si è sentito per fino a Lucerame luogo distante da
Nizza 7 ore circa, ed in Antibes medesimante secondo le relazioni
avutesi da diversi abitanti di tali luoghi. Qui poi in Nizza quasi
tutte le finestre delle case aventi le vitriate hanno patito più, o
meno rottura de vetri, ed in specie poi la Finestra di Sta Reparata
esistente sulla grande porta della chiesa è stata tutta infranta.
Si tralasciano per brevità molti altri accidenti, ma il più luttuoso e
compassionevole si è la perdita , che molte famiglie hanno provato
per la morte de rispettivi loro parenti, come vi pui vedere dalla
Descrizione delle qui sottto notate persone, quali sono state parte sepolte
e divorate dalle fiamme, ed altre uccise dalle pietre, o frantumi delle
bombe ; del che tutto risulta dalle attestazioni e testimonianze dei congiunti
e parenti delle persone rimaste uccise e morte in simile accidente &
nota di cadaveri rimasti sotto le rovine del d. Magazzino
a polvere, e consumati del fuoco, sono li seguenti –

Die po. Julii
Angelica Arnulf filia Josephi Alexandri aetat:annor:20
Teresia Arnulf filia dti. Josephi Alexandri aetat:annor:22
Felicitas Carlin filia quondam Petri aetat:annor:18
Teresia Carlin filia dti. Petri aetat:annor:13
Elisabeta Giaufret quondam uxor Alexii Faraut aetat:annor:25
Irenea Faraut filia dti. Alexii aetat:annor:14
Maria Teresia Faraut dti. Alexii aetat:mensium 5
Maria Boschi filia quondam Petri, uxor Vincentii Polan aetat:annor:25
Maria Polan, filia dti. Vincentii aetat:annor:7
Antonius Polan filius dti. Vincentii aetat:annor:2
Margarita Delemonti filia Honorati aetat:annor:18
Magdalena Scarello filia quondam Francisci uxor Georgii Roux aetat:annor:40
Teresia Roux filia dti. Georgii uxor Petri Gras aetat:annor:18
Catharina Cicion quondam Hyacintii uxor Josephi Roux aetat:annor:20

Descrizione d’altri cadaveri delle persone uccise
da pietra, ovvero da rotami di bomba

Primo Julii
Honorata Paul filia quondam Caroli aetat:annor:25 relicto marito Laurentio Steve sepulta in cœmeterio
Teresa Maria Cason filia Joannis Mariae aetat:annor:6 sepulta in cœmeterio
Laurentius Nauren e civitate Arelatensi in Gallia professionis nauta, aetat:annor:60. Occisus in propria navi, et sepultus in cœmeterio

Oltre i suddetti descritti cadaveri sono stati sepolti in questo cimitero
44, e la maggior parte cannonieri, e soldati francesi, come risulta
dalla relazione di beccamorti.

Les deux pages des registres paroissiaux de Sainte-Réparate
qui rapportent l’accident.

 Traduction de l’acte de sépulture

« Le premier juillet
Le premier du mois de juillet de la courante année 1795 vers les quatre heures et demi environ après midi le feu a pris dans le magasin à poudre situé au Lazaret entre le Mont Boron et le port de Lympia, où se trouvaient à travailler de très nombreuses personnes de l’un et l’autre sexe occupées, qui à charger des bombres, et qui à préparer des cartouches pour l’Armée française, et l’explosion fut si grande et la secousse si importante que non seulement elle est sortie par l’air du magasin et que quelques maisons alentour ont souffert un très grave dommage  ; mais encore diverses propriétés ont été dévastées et ravagées, particulièrement celle du Saint-Corps, du Comte de Villanuova, de la Demoiselle Alain di Risso et d’autres ; et même l’ébranlement fut si fort qu’on l’a entendu jusqu’à Luceram, lieu distant de Nice de sept heures environ, et à Antibes de la même manière suivant les relations reçues de divers habitants de tels endroits. Ici finalement à Nice presque toutes les fenêtres des maisons ayant des vitrages ont souffert plus ou moins de bris de vitres, et en particulier la fenêtre de Sainte-Réparate existant sur la grande porte de l’église a été toute brisée. Sont omis par souci de concision beaucoup d’autres accidents, mais le plus triste et digne de compassion est la perte que de nombreuses familles ont éprouvée par la mort de leurs parents respectifs, comme vous pouvez le voir d’après la description des personnes notées ci-dessous, lesquelles ont été une partie ensevelies et dévorées par les flammes, d’autres tuées par les pierres ou par des fragments de bombe ; de quoi il résulte des déclarations et des témoignages des époux et des parents des personnes restées tuées et mortes dans le même accident ainsi que de la liste des cadavres restés sous les ruines du magasin à poudre, et brûlés par le feu, que sont les suivants  :

Angélique Arnulf fille de Joseph Alexandre âgée de 20 ans
Thérèse Arnulf fille dudit Joseph Alexandre âgée de 22 ans
Felicité Carlin fille de feu Pierre âgée de 18 ans
Thérèse Carlin fille dudit. Pierre âgée de 13 ans
Elisabeth Giaufret fille de feu épouse d’Alexis Faraut âgée de 25 ans
Irenée Faraut fille dudit Alexis âgée de 14 ans
Marie Thérèse Faraut fille dudit Alexis aetat:mensium 5 mois
Marie Boschi fille de feu Pierre, épouse de Vincent Polan âgée de 25 ans
Marie Polan, fille dudit Vincent âgée de 7 ans
Antoine Polan fils dudit Vincent âgée de 2 ans
Marguerite Delemonti fille d’Honoré âgée de 18 ans
Magdaleine Scarello fille de feu François épouse de Georges Roux âgée de 40 ans
Thérèse Roux fille dudit Georges épouse de Pierre Gras âgée de 18 ans
Catherine Cicion fille de feu Hyacinte épouse de Joseph Roux âgée de 20 ans

Premier jour de juillet
Description d’autres cadavres des personnes tuées par les pierres, ou bien par des fragments de bombe.
Honorée Paul fille de feu Charles âgée de 25 ans qui laisse son époux Laurent Steve inhumée dans le cimetière
Thérèse Marie Cason fille de Jean Marie âgée de 6 ans inhumée dans le cimetière
Laurent Nauren de la ville d’Arles en France marin de son métier, âgé de 60 ans. Tué sur son propre navire, et inhumé dans le cimetière.

Premier juillet
Outre les cadavres décrits ci-dessus, 44 ont été inhumés dans ce cimetière, et la majeure partie artilleurs et soldats français, comme il résulte du rapport des fossoyeurs. »

À l’imitation de l’acte d’état-civil, nous avons francisé les prénoms exprimés en latin par le prêtre, mais il faut rappeler que dans la réalité c’était leur forme niçoise qui était employée.

L’accident

Il a lieu au Lazaret. Nous avons évoqué celui-ci dans un autre article où cet établissement apparaissait dans son rôle de lieu d’hébergement pour les quarantaines : « 1720, la peste aux portes de Nice. » Situé à l’est de la ville et de son port, au pied du Mont-Boron, il était déjà employé comme caserne avant l’arrivée des Français en septembre 1792. De plus ceux-ci le transforment en entrepôt de poudre à canon et manufacture de munitions. La catastrophe de 1795 marque sa ruine qu’achèveront vagues et tempêtes, car il a été bâti au bord de la mer.
Le Lazaret en bas à droite
sur un plan de Nice de 1889.
 Le bruit de l’explosion a été entendu jusqu’à Antibes et à Luceram, village de montagne à environ 25 km au nord de Nice. On apprend qu’il fallait sept heures pour s’y rendre, rappel de l’isolement où Nice se trouvait avant 1860 et l’ouverture de communications faciles avec la France. On apprend aussi que toutes les maisons de la ville n’avaient pas de vitres à leurs fenêtres et que celles qui en avaient les ont vues brisées par le souffle de l’explosion.

Les victimes

Une remarque s’impose d’abord : l’état-civil compte 23 victimes alors que le registre paroissial en énumère 17 auxquelles il ajoute 44 militaires. De plus les deux listes ne sont pas identiques et seule une partie des noms est commune aux deux. Un tableau synthétique permet une meilleure analyse. Dans ce tableau AD indique que le nom figure dans l’acte d’état-civil et AS qu’il est dans l’acte de sépulture religieux.

AD Paule Marie  Albertas    3 mois
AD Catherine  Albin 16
AD AS   Angélique  Arnulf 20
AD AS   Thérèse  Arnulf  22/23
AD Pierre  Babou 35 artificier
AD Marguerite  Barralis  22
AD Anne Marie  Berton 22
AD Anne  Biamonte  18
AD Marie Félicité  Blasia  18
AD Anne Marie  Borra  21
AS   Marie  Boschi 25
AD Catherine  Caresso  15
AD AS   Félicité  Carlin 18/20
AD AS   Thérèse  Carlin 13/16
AS   Thérèse Marie  Cason 6
AD AS   Catherine  Ciccion 20
AD Angélique  Daleuse  51
AD AS   Marguerite  Delemonte 18
AS   Irenée Faraut  14
AS   Marie Thérèse  Faraut  5 mois
AD Honoré  Farnau  12
AS   Elisabeta  Giaufret 25
AD Jean Baptiste  Moro 42 maçon
AD Marie  Morraia 19
AD Marie  Mossa  16
AS   Laurent Nauren 60 marin
AD AS   Honorée  Paul 25/28
AS   Antoine  Polan 2
AS   Marie  Polan 7
AD Magdaleine  Pons 17
AD Françoise  Raynaud 17
AS   Thérèse  Roux 18
AS   Magdaleine  Scarello  40

On s’aperçoit qu’il y a 33 victimes, plus les 44 militaires ; seules 7 personnes se trouvent à la fois dans les deux listes. Autre remarque, sur ces 33 victimes nommées, une femme de 51 ans et une autre de 40 ; 23 autres sont des jeunes filles et des jeunes femmes dont l’âge va de 12 à 28 ans. Plusieurs sont mariées, car on se mariait souvent très jeune à Nice à cette époque. Quelques unes ont même amené leurs enfants : quatre d’entre eux, dont un bébé de trois mois, sont morts avec leurs mères dans l’explosion.
Toutes ces femmes étaient en réalité des ouvrières occupées à fabriquer des cartouches et des bombes pour l’Armée française, ce qui n’est pas sans faire penser à l’emploi des femmes dans les usines d’obus pendant la Première Guerre Mondiale. Ces malheureuses sont venues chercher là un appoint financier dans une ville et une région qui sont misérables et en plus soumises aux réquisitions de l’occupant. Certaines seront vite oubliées : par exemple Laurent Steve, dont l’épouse Honorée Paul a péri dans la catastrophe, se remarie le 13 août suivant avec une certaine Anne Marie Veran.
Parmi ces victimes, trois hommes seulement sont nommés.
Un marin originaire « d’Arles en France », « tué sur son propre navire » qui était mouillé dans le port Lympia, l’actuel port de Nice créé en 1748 par Charles-Emmanuel III, roi de Piémont-Sardaigne. Le navigateur a vraisemblablement reçu une pierre projetée à deux ou trois cents mètres par l’explosion.
Une autre victime masculine est Pierre Babou, « artificier » d’après l’acte détat-civil. Pour Littré, artificier est la « désignation et grade des soldats d’artillerie qui sont spécialement chargés de ce qui regarde les artifices de guerre. » C’est donc le seul professionnel des explosifs présent sur les lieux au moment de l’accident. On a des précisions sur lui car il s’est marié le 21 mai précédent devant le même « officier public », Charles Giraud, qui enregistre son décès moins de deux mois après. L’acte de mariage nous apprend que c’est un militaire français, un « canonnier », donc un artilleur, natif de Thorigné dans les Deux-Sèvres. Cet acte lui donne vingt-sept ans, alors que l’acte de décès lui en attribue trente-cinq. À la date de son mariage il est en garnison à Nice depuis neuf mois ; il y est donc arrivé probablement en août 1794 et il épouse une Niçoise de dix-huit ans, Honorée Grinda.

Il faut aussi s’attarder sur le métier de la troisième victime masculine, Jean Baptiste Moro, qui est maçon. En effet, quand, en 1797, le pharmacien Cadet de Vaux dépose devant l’Institut un « Rapport sur l’explosion de la fabrique de poudre de Grenelle », il fait état du témoignage d’ouvriers qui auraient vu deux mois avant la catastrophe des toiles d’araignée, couvertes de poussière et de particules de poudre, prendre feu du fait des étincelles que provoquaient des maçons travaillant sur un mur. Le maçon de Nice aurait-il produit lui aussi des étincelles par le choc de ses outils sur la pierre ?
Ruines du Lazaret de Nice,
aquarelle du milieu du XIXème siècle.
Il fauda attendre le 15 octobre 1810 pour que paraisse un décret « sur les établissements industriels insalubres et dangereux » qui éloigne les poudrières de l’intérieur des villes.

Un soldat français abattu à Nice en 1795

Les armées d’occupation rencontrent souvent une opposition violente qu’on appelle terrorisme ou résistance suivant le côté où on se place. Bien avant la Wehrmacht ou l’U.S.Army, l’armée française a connu cette situation dans le Comté de Nice qu’elle a envahi en 1792.

« Aujourd’hui douze Messidor an trois de la République
une et indivisible à trois heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné, après
le procès-verbal à nous envoyé par le Citoyen Gilli
juge de paix de la quatrième et cinquième section
de cette Commune, d’un assassinat qui s’est commis
le dix du courant au Vallon de Clues quartier de
St-Barthélémy sur la personne d’Antoine Martin
Gilibert âgé d’environ trente ans, natif de Chasterdon
district de Thiers, département du Puy-de-Dôme,
canonnier auxiliare dans la cent dix-septième
demi-brigade, par lequel il apparaît que ledit

juge de paix accompagné du Citoyen Risser
officier de santé de cette Commune qui après avoir
visité ledit cadavre a trouvé qu’il avait été tué
par un coup de balle qui lui emporta le cerveau
et le Citoyen Jean Quardalli canonnier dans la susdite
demi-brigade qui a été examiné a déclaré être
avec ledit Antoine Martin Gilibert lorsqu’il fut assassiné
et qu’au moment qu’il tomba mort il s’échappa, avoir
ensuite interrogé plusieurs personnes du quartier qui ont
tous déclaré ignorer comment s’était commis cet
assassinat de quoi tout nous avons dressé acte pour
servir et valoir et constater le décès dudit
Antoine Martin Gilibert. Fait à la Maison Commune
de Nice le jour, mois et an que dessus »

Reformuler les faits est facile : le 28 juin 1795, deux artilleurs français déambulent dans la campagne niçoise. Ils ne sont pas en patrouille, puisqu’ils ne sont que deux. Se promènent-ils ? Sont-ils en maraude à l’affût de quelque chose à voler, voire à manger, car ils sont mal nourris ? Ou bien vont-ils simplement prendre leur service ? En effet ces militaires ne sont pas encasernés mais logent en ville.
Un coup de feu, et l’un d’eux tombe, une partie du crâne emportée par le projectile. Le deuxième prend ses jambes à son cou. La victime est Antoine Martin Gilibert, originaire de Châteldon dans le Puy-de-Dôme. Le toponyme a été probablement mal entendu et mal orthographié dans l’acte d’état-civil, mais il est garanti par l’acte de sépulture établi à l’église paroissiale de Saint-Barthélémy :

« 28. Antonius Martinus Gilibert e loco Chateldon miles et an. 35 »
« 28 (juin 1795) Antoine Martin Gilibert du lieu de Châteldon, soldat et âgé de 35 ans. »

Son nom, tel qu’il apparaît dans son acte de baptême, est Martin Gilbert, auquel il a sans doute ajouté lui-même le prénom Antoine quand il s’est enrôlé. Fils d’un vigneron auvergnat, il est né et a été baptisé le 19 juin 1761.
Le meurtre a lieu à la campagne, même si le territoire est bel est bien celui de Nice : Saint-Barthélémy est une paroisse rurale et nos ancêtres qui y vivent sont qualifiés de contadini, « paysans », dans les registres. Nous avons d’ailleurs évoqué ce quartier dans l’article « Mourir à trois ans, 1818« . Mais c’est une campagne très peuplée et le coup de feu a dû être entendu par pas mal de gens. Par contre, quand le juge de paix mène son enquête, il ne peut relever aucun témoignage. L’omertà règne sans doute dans cette période violente.

Le vallon et le monastère de Saint-Barthélémy
par Hercule Trachel, XIXème siècle

 En 1795, les troupes françaises stationnées à Nice sont encore celles qui ont envahi le comté en 1792. C’est elles que Bonaparte va emmener en Italie l’année d’après. Pour l’instant elles survivent en pillant la région. Leurs exactions suscitent un mouvement de résistance, celui des Barbets, qui affrontent les Français tantôt seuls, tantôt aux côtés des austro-piémontais. Nous les avons évoqués dans un autre article, « Une fillette assassinée à Nice en 1795« , qui raconte une vengeance exercée sur un capitaine des Barbets en tuant sa fille le 12 avril 1795, deux mois et demi avant l’assassinat – ou l’exécution ? – de cet occupant français .

Une fillette assassinée à Nice en 1795

Une petite fille trouvée morte dans un coin de campagne : depuis Le Pull-over rouge, l’image est tristement banale. Mais à Nice en 1795 l’affaire peut avoir un tout autre arrière-plan, comme le suggère un insolite acte de décès.

L’acte de décès de Marie Revelat

« Aujourd’hui second Floréal an troisième de la République
une et indivisible à cinq heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné,
après le procès verbal du Citoyen Gilli juge de paix
et officier de police de la quatrième et cinquième
section de cette commune du vingt-quatre
Germinal dernier par lequel il est constaté que le
vingt-trois du même mois il se serait trouvé une
fille assassinée au quartier de Saint-Sylvestre territoire
de cette commune qui lui a été déclaré par le
Citoyen François Cotto et Horace Pin tous deux
natifs et domicilés en cette commune, et qu’après
cette déclaration il y fut avec son secrétaire et une
garde de gendarmerie à pied, ayant trouvé la fille
en question assassinée et ayant demandé son nom
on lui a dit s’appeler Marie Revelat âgée
d’environ dix à onze ans fille de Pierre Revelat
capitaine des Barbets, et avoir ensuite
interrogé Charles Millon chirurgien par nous
requis de nous dire comment elle avait été assassinée
il a répondu que c’était avec un coup d’arme à
feu qui lui avait donné sur le téton gauche
qui lui avait percé le cœur et l’avait fait
rester sur le coup, avoir ensuite interrogé
plusieurs voisins s’ils n’avaient vu personne la veille
quant on commit cet assassinat et tous ont
répondu avoir entendu un coup de fusil et
n’avoir vu personne de quoi tout avons concédé
acte et enregistré dans nos registres pour
constater le décès de ladite Marie
Revelat. Fait à la Maison
Commune de Nice le jour mois et an ci-dessus. »

Cet acte, daté du 21 avril 1795, a la particularité d’être établi d’après le procès-verbal d’un juge de paix, une magistrature créée en 1790. Les faits relatés remontent au 12 avril précédent.

Le lieu du crime

C’est le quartier de Saint-Sylvestre, au nord-est de Nice. Il fait partie de ces quartiers ruraux à la périphérie du Nice historique, qu’on nomme aujourd’hui le Vieux-Nice, et qui ne seront urbanisés qu’au long du XIXème et du XXème siècles. En fait on se trouve dans la campagne et on comprend que l’assassin ait pu brandir un fusil, chose difficile à imaginer dans les rues de la ville.

La victime

Marie Revelat, de son nom authentique Maria Lucrezia Revelat, est née le 27 septembre 1784 et elle a été baptisée le 29 à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice. L’âge « d’environ dix à onze ans » que lui attribue l’acte est donc exact.
L’acte de baptême de Marie Revelat

« Anno Domini 1784. Die vicesima nona 7bris
Maria Lucretia Revela filia Petri et Anna Mariae Goiran jugalium
Revela, nata die vicesima septima dicti mensis baptizata est a me Ludo-
vico Ramin Vicecurato, Patrini fuerunt Joannes Gastaut et Anna
Maria Gastaut nata Revela eius uxor. »
« L’an du Seigneur 1784. Vingt-neuf septembre
Maria Lucrezia Revela fille de Pietro et d’Anna Maria Goiran époux
Revela, née le vingt-sept dudit mois, a été baptisée par moi
Ludovico Ramin Vicaire. Ses parrain et marraine ont été Gioanni Gastaut et Anna
Maria Gastaut née Revela son épouse. »

Les parents de la fillette, mariés en 1770, ont une autre fille, Francesca, qui se mariera elle-même en 1822.

L’époque du crime

Le 29 septembre 1792, le général français Anselme, à la tête d’une armée de 15 000 hommes s’empare du comté de Nice et le 4 février 1793 celui-ci devient le département des Alpes-Maritimes. Cependant les Niçois n’ont guère l’air satisfait de leur nouveau statut et l’abbé Grégoire, commissaire de la Convention envoyé dans les Alpes-Maritimes le 1er mars 1793, constate : « … ce qui a principalement retardé les progrès de l’esprit public dans le département des Alpes-Maritimes, et qui a même aliéné les cœurs, ce sont les horreurs commises en octobre dernier ; les Français, sous le commandement d’Anselme, furent reçus en frères par les Niçards qui se portèrent au devant d’eux jusqu’au Var ; on entre à Nice, aux cris unanimes de l’allégresse. Le pillage était déjà commencé, au dire d’Anselme et de quelques personnes ; selon d’autres, il commença seulement douze heures après ; quoi qu’il en soit, le pillage y continue, et bientôt les campagnes sont en proie au brigandage et à la brutalité. »
Au pillage direct et aux viols auxquels Grégoire fait des allusions vont s’ajouter au fil des mois la conscription et des réquisitions imposées pour équiper l’armée d’Italie à une ville et une région déjà pauvres. Le résultat en a été que « beaucoup de ces malheureux, voyant leurs familles se traîner dans la misère, sont allés dans l’armée ennemie chercher du pain ou la mort. »

Les Barbets

Cette révolte contre les exactions françaises est celle des Barbets, francs-tireurs qui se battent tantôt aux côtés de l’armée piémontaise, tantôt indépendamment contre l’occupant étranger. C’est en luttant contre eux que Massena, lui-même niçois, commence son ascension dans la hiérarchie militaire. Les Barbets, quant à eux, sont groupés en bandes de quelques dizaines d’hommes à la tête desquelles se trouve un chef, le capou. Il faudra attendre le retour de Nice au sein du royaume de Piémont-Sardaigne en mai 1814 pour que les Barbets déposent les armes.

Le mobile du crime

Or le père de Marie, Pierre Revelat, est un des gradés de l’insurrection, puisque l’acte le qualifie de « capitaine des Barbets ». Il est plus que vraisemblable qu’il a quitté Nice et pris le maquis dans les montagnes alentour. Le meurtre de la fillette aurait donc une signification politique : il s’agit soit d’une vengeance soit d’une menace exercée contre le chef barbet dont la famille est restée à Nice.

Le meurtre

Il a dû se dérouler dans un endroit peu fréquenté, mais non pas dans une solitude complète, puisque les gens du quartier ont entendu le coup de feu et ces banlieues rurales sont relativement bien peuplées. De plus l’événement a eu lieu en plein jour, comme le montre la précision du tir : le chirurgien constate que la petite fille a été tuée d’une balle en plein cœur.
Cela montre que le tireur ne craignait pas d’être éventuellement reconnu, protégé qu’il était peut-être par l’occupant. D’ailleurs quand les gens du voisinage déclarent n’avoir vu personne, disent-ils la vérité ? Ou bien ont-ils peur eux-mêmes de représailles que pourraient exercer les républicains s’ils dénonçaient l’assassin ?

Soldat de l’An II et mari trompé

Pendant que les Poilus en 14-18 attendent dans la tranchée le coup de sifflet qui les enverra devant les mitrailleuses, leurs femmes, à l’arrière, ne s’ennuient pas toujours. Telle est la situation que Raymond Radiguet a immortalisée dans son roman Le Diable au corps en 1923. Mais toutes les guerres fournissent aux épouses volages des occasions semblables, comme le suggère un acte de naissance établi à Nice en 1795 :

« Aujourd’hui cinquième
jour complémentaire an trois
de la république une et
indivisible à trois heures de
relevée par devant nous Gaetan
Lanciarés officier public soussigné
est comparue à la maison
commune la citoyenne Angélique
Martin sage-femme native et
domicilée en cette commune
laquelle, assistée des citoyens
Honoré Martin perruquier
âgé de quarante ans et
Louis Giraud revendeur âgé
de soixante ans tous deux natifs
et domiciliés en cette commune,
nous a déclaré que Thérèse
Roubaudi native de cette
commune, native et domiciliée
en cette commune, fille à feu
Jean Pierre Roubaudi, et

d’Antoinette Beugouin, épouse
d’Antoine Balestre  absent de cette
commune et en pays ennemi depuis
deux ans et demi, est accouchée le
premier complémentaire, à quatre
heures du soir dans son domicile
situé à la place quarrée section
cinquième, des œuvres d’un frère
d’armes qu’elle ne connaît pas d’un
enfant femelle , qu’elle nous a
présenté, et auquel elle a
donné le prénom d’Angélique
Roubaudi, d’après cette
déclaration que les témoins
ont certifiée conforme à
la vérité et la représentation
qu’il nous a été faite de
l’enfant femelle dénommé,
avons dressé le présent

acte que la
déclarante et premier
témoin ont signé avec
nous, et non le second
témoin pour ne savoir.
Fait à la maison commune
de Nice le jour, mois
et an ci-dessus. »

L’histoire est assez simple et relèverait du vaudeville si les circonstances n’étaient empreintes de tragique : les Français ont annexé le Comté de Nice en 1792 et y ont imposé leur administration. On est le 21 septembre 1795 ; deux ans et demi auparavant, le 23 février 1793, la Convention a décrété la levée en masse, première mobilisation de l’histoire de France. Un soldat niçois, Antoine Balestre, a dû partir se battre quelque part en Europe.

Pendant ce temps, sa femme, Thérèse Roubaudi, ne lui a guère été fidèle et elle met au monde, le 17 septembre 1795, une fillette que la sage-femme va déclarer sous le prénom d’Angélique. On impose au nouveau-né le patronyme de sa mère et l’officier d’état-civil note que cette enfant est le fruit « des œuvres d’un frère d’armes qu’elle ne connaît pas ». Autrement dit, Thérèse a eu pour amant un autre soldat dont on souhaite peut-être protéger l’identité. D’ailleurs, pourquoi la sage-femme a-t-elle attendu quatre jours pour sa déclaration à la « maison commune » ?

Cette histoire peu glorieuse pourrait en rester là, mais un acte de baptême figurant dans les registres de la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate, lui donne un rebondissement curieux :

 » Die 22 septembris
Angelica Magdalena Teresia Francisca Boissié filia Petri,
et Teresia Roubaudi conjugum Boissié, nata die 17 hujus
baptisata a Rdo. Joanne Delserre Vico. Patrini fuere
Julius Bovis, et Magadalena Gairauda. »

« Le 22 septembre [1795]
Angélique Madeleine Thérèse Françoise Boissié fille de Pierre,
et de Thérèse Roubaudi époux Boissié, née le 17 de ce mois,
a été baptisée par le Révérend Jean Delserre Vicaire. Ses parrain et marraine ont été
Jules Bovis et Madeleine Gairaud. »

Il s’agit manifestement de la même enfant : le premier prénom, Angélique, et l’identité de la mère, Thérèse Roubaudi, ainsi que la date de naissance, 17 septembre 1795, correspondent aux données de l’état-civil. Ce qui est surprenant est de lui voir attribuer un père qui est nommé, Pierre Boissié, et de présenter ce père comme l’époux légitime de Thérèse. A-t-on osé mentir au prêtre en prêtant à celle-ci un époux fictif qui est peut-être le père de l’enfant et qui lui donnerait ainsi son nom ?