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Alerte aux Camisards

Les registres de la paroisse Saint-Joseph de Sète pour les années 1677 à 1721 contiennent un texte curieux, qui n’est pas un acte : Continue la lecture

Un soldat français abattu à Nice en 1795

Les armées d’occupation rencontrent souvent une opposition violente qu’on appelle terrorisme ou résistance suivant le côté où on se place. Bien avant la Wehrmacht ou l’U.S.Army, l’armée française a connu cette situation dans le Comté de Nice qu’elle a envahi en 1792.

« Aujourd’hui douze Messidor an trois de la République
une et indivisible à trois heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné, après
le procès-verbal à nous envoyé par le Citoyen Gilli
juge de paix de la quatrième et cinquième section
de cette Commune, d’un assassinat qui s’est commis
le dix du courant au Vallon de Clues quartier de
St-Barthélémy sur la personne d’Antoine Martin
Gilibert âgé d’environ trente ans, natif de Chasterdon
district de Thiers, département du Puy-de-Dôme,
canonnier auxiliare dans la cent dix-septième
demi-brigade, par lequel il apparaît que ledit

juge de paix accompagné du Citoyen Risser
officier de santé de cette Commune qui après avoir
visité ledit cadavre a trouvé qu’il avait été tué
par un coup de balle qui lui emporta le cerveau
et le Citoyen Jean Quardalli canonnier dans la susdite
demi-brigade qui a été examiné a déclaré être
avec ledit Antoine Martin Gilibert lorsqu’il fut assassiné
et qu’au moment qu’il tomba mort il s’échappa, avoir
ensuite interrogé plusieurs personnes du quartier qui ont
tous déclaré ignorer comment s’était commis cet
assassinat de quoi tout nous avons dressé acte pour
servir et valoir et constater le décès dudit
Antoine Martin Gilibert. Fait à la Maison Commune
de Nice le jour, mois et an que dessus »

Reformuler les faits est facile : le 28 juin 1795, deux artilleurs français déambulent dans la campagne niçoise. Ils ne sont pas en patrouille, puisqu’ils ne sont que deux. Se promènent-ils ? Sont-ils en maraude à l’affût de quelque chose à voler, voire à manger, car ils sont mal nourris ? Ou bien vont-ils simplement prendre leur service ? En effet ces militaires ne sont pas encasernés mais logent en ville.
Un coup de feu, et l’un d’eux tombe, une partie du crâne emportée par le projectile. Le deuxième prend ses jambes à son cou. La victime est Antoine Martin Gilibert, originaire de Châteldon dans le Puy-de-Dôme. Le toponyme a été probablement mal entendu et mal orthographié dans l’acte d’état-civil, mais il est garanti par l’acte de sépulture établi à l’église paroissiale de Saint-Barthélémy :

« 28. Antonius Martinus Gilibert e loco Chateldon miles et an. 35 »
« 28 (juin 1795) Antoine Martin Gilibert du lieu de Châteldon, soldat et âgé de 35 ans. »

Son nom, tel qu’il apparaît dans son acte de baptême, est Martin Gilbert, auquel il a sans doute ajouté lui-même le prénom Antoine quand il s’est enrôlé. Fils d’un vigneron auvergnat, il est né et a été baptisé le 19 juin 1761.
Le meurtre a lieu à la campagne, même si le territoire est bel est bien celui de Nice : Saint-Barthélémy est une paroisse rurale et nos ancêtres qui y vivent sont qualifiés de contadini, « paysans », dans les registres. Nous avons d’ailleurs évoqué ce quartier dans l’article « Mourir à trois ans, 1818« . Mais c’est une campagne très peuplée et le coup de feu a dû être entendu par pas mal de gens. Par contre, quand le juge de paix mène son enquête, il ne peut relever aucun témoignage. L’omertà règne sans doute dans cette période violente.

Le vallon et le monastère de Saint-Barthélémy
par Hercule Trachel, XIXème siècle

 En 1795, les troupes françaises stationnées à Nice sont encore celles qui ont envahi le comté en 1792. C’est elles que Bonaparte va emmener en Italie l’année d’après. Pour l’instant elles survivent en pillant la région. Leurs exactions suscitent un mouvement de résistance, celui des Barbets, qui affrontent les Français tantôt seuls, tantôt aux côtés des austro-piémontais. Nous les avons évoqués dans un autre article, « Une fillette assassinée à Nice en 1795« , qui raconte une vengeance exercée sur un capitaine des Barbets en tuant sa fille le 12 avril 1795, deux mois et demi avant l’assassinat – ou l’exécution ? – de cet occupant français .

Tué d’un coup de quille à Sète en 1679

La vie de nos ancêtres n’ignorait pas la violence au quotidien, comme en atteste un acte de sépulture rédigé en 1679 dans la paroisse St-Joseph de Sète :

« Vidal Berau maître maçon a été assommé d’un coup de quille
le 24 février 1679 dans la maison de Jean Bosc habitant de ce
lieu a été enseveli dans le cimetière de la paroisse de St-Joseph présents
Simon Goudard et François Goudard habitants signé avec moi vicaire. »

Un meurtre brutal, dont la cause n’est pas précisée. Au vu des circonstances on peut écarter l’hypothèse d’un crime crapuleux. On penserait plutôt à une querelle mettant au prises des adversaires avinés. L’un d’entre eux, pris de fureur, s’empare de la première arme à sa portée, en l’occurrence une quille, et s’en sert pour fracasser la tête de son antagoniste.
Ce fait divers nous donne aussi quelques renseignements sur la vie à Sète en cette fin du XVIIème siècle.

D’abord il témoigne de la pratique du jeu de quilles, effectivement très ancienne ; et en ce mois de février les quilles doivent être rangées dans un coin de la maison.

Il est d’ailleurs possible que la victime, Vidal Berau, soit un locataire de ce Jean Bosc. La ville de Sète, fondée en 1666, est alors en pleine construction et la présence d’un maître maçon venu d’un endroit voisin n’a rien d’insolite.

Il faut enfin noter que l’inhumation a lieu le jour même de la mort de Vidal Berau : celui-ci a été « assommé » le 24 février et les actes de baptême qui précèdent et suivent cet acte de sépulture sont tous deux datés aussi du 24 février.

Un des deux témoins de l’acte, Simon Goudard, est lieutenant de justice ; quant au second, François Goudard, c’est mon Sosa 2086, mon ancêtre à la 12ème génération. Ce natif de Bouzigues, au bord de l’étang de Thau sur la rive sud duquel on a créé Sète, a été un des premiers habitants du nouveau port dont il est devenu procureur judiciaire ; preuve que la justice n’est pas restée étrangère à cette affaire.

Une fillette assassinée à Nice en 1795

Une petite fille trouvée morte dans un coin de campagne : depuis Le Pull-over rouge, l’image est tristement banale. Mais à Nice en 1795 l’affaire peut avoir un tout autre arrière-plan, comme le suggère un insolite acte de décès.

L’acte de décès de Marie Revelat

« Aujourd’hui second Floréal an troisième de la République
une et indivisible à cinq heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné,
après le procès verbal du Citoyen Gilli juge de paix
et officier de police de la quatrième et cinquième
section de cette commune du vingt-quatre
Germinal dernier par lequel il est constaté que le
vingt-trois du même mois il se serait trouvé une
fille assassinée au quartier de Saint-Sylvestre territoire
de cette commune qui lui a été déclaré par le
Citoyen François Cotto et Horace Pin tous deux
natifs et domicilés en cette commune, et qu’après
cette déclaration il y fut avec son secrétaire et une
garde de gendarmerie à pied, ayant trouvé la fille
en question assassinée et ayant demandé son nom
on lui a dit s’appeler Marie Revelat âgée
d’environ dix à onze ans fille de Pierre Revelat
capitaine des Barbets, et avoir ensuite
interrogé Charles Millon chirurgien par nous
requis de nous dire comment elle avait été assassinée
il a répondu que c’était avec un coup d’arme à
feu qui lui avait donné sur le téton gauche
qui lui avait percé le cœur et l’avait fait
rester sur le coup, avoir ensuite interrogé
plusieurs voisins s’ils n’avaient vu personne la veille
quant on commit cet assassinat et tous ont
répondu avoir entendu un coup de fusil et
n’avoir vu personne de quoi tout avons concédé
acte et enregistré dans nos registres pour
constater le décès de ladite Marie
Revelat. Fait à la Maison
Commune de Nice le jour mois et an ci-dessus. »

Cet acte, daté du 21 avril 1795, a la particularité d’être établi d’après le procès-verbal d’un juge de paix, une magistrature créée en 1790. Les faits relatés remontent au 12 avril précédent.

Le lieu du crime

C’est le quartier de Saint-Sylvestre, au nord-est de Nice. Il fait partie de ces quartiers ruraux à la périphérie du Nice historique, qu’on nomme aujourd’hui le Vieux-Nice, et qui ne seront urbanisés qu’au long du XIXème et du XXème siècles. En fait on se trouve dans la campagne et on comprend que l’assassin ait pu brandir un fusil, chose difficile à imaginer dans les rues de la ville.

La victime

Marie Revelat, de son nom authentique Maria Lucrezia Revelat, est née le 27 septembre 1784 et elle a été baptisée le 29 à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice. L’âge « d’environ dix à onze ans » que lui attribue l’acte est donc exact.
L’acte de baptême de Marie Revelat

« Anno Domini 1784. Die vicesima nona 7bris
Maria Lucretia Revela filia Petri et Anna Mariae Goiran jugalium
Revela, nata die vicesima septima dicti mensis baptizata est a me Ludo-
vico Ramin Vicecurato, Patrini fuerunt Joannes Gastaut et Anna
Maria Gastaut nata Revela eius uxor. »
« L’an du Seigneur 1784. Vingt-neuf septembre
Maria Lucrezia Revela fille de Pietro et d’Anna Maria Goiran époux
Revela, née le vingt-sept dudit mois, a été baptisée par moi
Ludovico Ramin Vicaire. Ses parrain et marraine ont été Gioanni Gastaut et Anna
Maria Gastaut née Revela son épouse. »

Les parents de la fillette, mariés en 1770, ont une autre fille, Francesca, qui se mariera elle-même en 1822.

L’époque du crime

Le 29 septembre 1792, le général français Anselme, à la tête d’une armée de 15 000 hommes s’empare du comté de Nice et le 4 février 1793 celui-ci devient le département des Alpes-Maritimes. Cependant les Niçois n’ont guère l’air satisfait de leur nouveau statut et l’abbé Grégoire, commissaire de la Convention envoyé dans les Alpes-Maritimes le 1er mars 1793, constate : « … ce qui a principalement retardé les progrès de l’esprit public dans le département des Alpes-Maritimes, et qui a même aliéné les cœurs, ce sont les horreurs commises en octobre dernier ; les Français, sous le commandement d’Anselme, furent reçus en frères par les Niçards qui se portèrent au devant d’eux jusqu’au Var ; on entre à Nice, aux cris unanimes de l’allégresse. Le pillage était déjà commencé, au dire d’Anselme et de quelques personnes ; selon d’autres, il commença seulement douze heures après ; quoi qu’il en soit, le pillage y continue, et bientôt les campagnes sont en proie au brigandage et à la brutalité. »
Au pillage direct et aux viols auxquels Grégoire fait des allusions vont s’ajouter au fil des mois la conscription et des réquisitions imposées pour équiper l’armée d’Italie à une ville et une région déjà pauvres. Le résultat en a été que « beaucoup de ces malheureux, voyant leurs familles se traîner dans la misère, sont allés dans l’armée ennemie chercher du pain ou la mort. »

Les Barbets

Cette révolte contre les exactions françaises est celle des Barbets, francs-tireurs qui se battent tantôt aux côtés de l’armée piémontaise, tantôt indépendamment contre l’occupant étranger. C’est en luttant contre eux que Massena, lui-même niçois, commence son ascension dans la hiérarchie militaire. Les Barbets, quant à eux, sont groupés en bandes de quelques dizaines d’hommes à la tête desquelles se trouve un chef, le capou. Il faudra attendre le retour de Nice au sein du royaume de Piémont-Sardaigne en mai 1814 pour que les Barbets déposent les armes.

Le mobile du crime

Or le père de Marie, Pierre Revelat, est un des gradés de l’insurrection, puisque l’acte le qualifie de « capitaine des Barbets ». Il est plus que vraisemblable qu’il a quitté Nice et pris le maquis dans les montagnes alentour. Le meurtre de la fillette aurait donc une signification politique : il s’agit soit d’une vengeance soit d’une menace exercée contre le chef barbet dont la famille est restée à Nice.

Le meurtre

Il a dû se dérouler dans un endroit peu fréquenté, mais non pas dans une solitude complète, puisque les gens du quartier ont entendu le coup de feu et ces banlieues rurales sont relativement bien peuplées. De plus l’événement a eu lieu en plein jour, comme le montre la précision du tir : le chirurgien constate que la petite fille a été tuée d’une balle en plein cœur.
Cela montre que le tireur ne craignait pas d’être éventuellement reconnu, protégé qu’il était peut-être par l’occupant. D’ailleurs quand les gens du voisinage déclarent n’avoir vu personne, disent-ils la vérité ? Ou bien ont-ils peur eux-mêmes de représailles que pourraient exercer les républicains s’ils dénonçaient l’assassin ?