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#ChallengeAZ 2014 V comme les noyés du Var

    Avant 1860 le fleuve côtier du Var servait de frontière entre la France et le comté de Nice. Or, au XVIIIème siècle, il n’existait pas de pont pour le traverser – le premier ne sera construit qu’en 1792 – et on devait traverser le fleuve à gué. On pouvait se faire aider par des passeurs qui connaissaient les endroits favorables, mais les accidents étaient fréquents et les registres de sépulture établis à Nice, en italien, dans la paroisse de Sainte-Hélène, paroisse rurale qui jouxtait le fleuve et la frontière française, révèlent bien des drames. Par exemple « Le 16 juin 1778 a été inhumé le cadavre inconnu trouvé au fleuve du Var » ou bien « Le 29 décembre 1778 a été inhumé le cadavre d’inconnu trouvé noyé dans les eaux du fleuve du Var le 28 dudit [mois] ». Ces morts anonymes sont trop nombreux pour qu’on en donne ici une liste exhaustive. S’agit-il d’imprudents qui faisaient l’économie d’un guide pour passer à gué ? Plus étonnants, ces soldats noyés que rejette le fleuve. Manifestement, ils n’ont pas péri pendant une opération ou une patrouille : ils n’allaient pas traverser la frontière pour se rendre dans le pays voisin. Ce sont des déserteurs qui tentaient de fuir dans les deux sens : du royaume de France vers celui de Sardaigne, ou l’inverse. Ainsi : « Le 30 juin 1767 a été inhumé dans le lieu consacré le corps d’un homme vêtu d’un uniforme de soldat, qui s’est noyé dans le fleuve du Var. » Dans ce dernier cas on ignore à quelle armée appartenait la vicitime, mais souvent l’acte est plus précis : « Le 28 janvier 1778 a été inhumé le cadavre d’un soldat étranger déserteur, des troupes de France, trouvé noyé dans les eaux du fleuve du Var le 27 » ou bien « Le 12 avril 1778 a été inhumé le cadavre d’un homme vêtu en soldat au régiment de France, trouvé noyé dans les eaux du fleuve du Var le 11 » ou encore « Le 25 décembre 1781 a été inhumé le cadavre d’un Français déserteur trouvé noyé dans le fleuve du Var. » Il est rare que la victime soit identifiée avec précision : « Le 15 juillet 1768 a été inhumé dans le lieu consacré le cadavre de Sébastien Bernard d’Alsace en France, feu soldat du régiment Mayer, qui s’est noyé dans les eaux du fleuve du Var. » Plus exceptionnel le décès de militaires venant de Nice : « Le 28 novembre 1781 a été inhumé le cadavre d’un caporal sarde trouvé noyé dans le fleuve du Var ». Les conditions de vie y étaient-elles meilleures que dans l’armée française ?

Mourir à trois ans, 1818

Il est plutôt rare que les actes de sépulture mentionnent la cause précise d’un décès. Dans les registres de la paroisse Saint-Barthélémy de Nice on trouve pourtant en 1818 une allusion à un drame.

« Anno Domini millesimo octingentesimo decimo octavo die quintadecima julii obiit submersus Seraphinus Bellon filius Bartholomei ac Magdalenae Peirani aetate duorum annorum cum dimidio et sepultus est in hoc cemeterio.
Fr. Elzarius Giorgioli
Cappucinus Curatus »

« L’an du Seigneur 1818, le 15 juillet est mort noyé Serafino Bellon, fils de Bartolomeo et de Madalena Peirani, à l’âge de deux ans et demi et il a été enterré dans le cimetière d’ici. »

Les Français, qui avaient annexé le Comté de Nice en 1792, sont repartis en 1814 et dès le mois de juin de cette année-là le curé peut écrire dans le registre « Hic finem habet gallicum sistema describendi mortuos », « ici prend fin le système français d’inscription des morts ». L’acte est signé « Frère Elzear Giorgioli, Capucin Curé » ; l’église a en effet été bâtie en 1555 par les Capucins du monastère de Saint-Pons et c’est l’un des moines qui sert de curé à la paroisse.
La chapelle paroissiale de Saint-Barthélémy,
gravure dans Nice and her Neighbours par S. Reynolds Hole, Londres 1881,
Gallica-BnF
Le document ci-dessus attribue deux ans et demi à Serafino Bellon ; en fait il a trois ans et trois mois, puisqu’il est né le 10 avril 1815. Peut-on en déduire que le prêtre a été informé par quelqu’un qui ne savait pas l’âge exact de l’enfant ? Celui-ci est le frère cadet de mon Sosa 40, Bartolomeo Serafino Bellon, qui a vingt ans de plus que lui, étant né en 1794. Bartolomeo Serafino a d’ailleurs été le parrain de son jeune frère, tandis que son épouse, Maria Petronilla Martin, en était la marraine.
La question que pose cet acte est comment l’enfant a-t-il pu se noyer ? Pas dans la mer, qui est beaucoup trop loin ; sûrement pas dans une baignoire, encore moins dans une piscine. La réponse est probablement dans la configuration géographique de Saint-Barthélémy. Cette paroisse, bien qu’appartenant à Nice, n’est pas encore urbaine. Elle est située sur une colline au nord-ouest de la ville et appartient à la campagne ; dans les registres, ses habitants sont souvent qualifiés de contadini, paysans. Cet espace rural est parcouru par des ruisseaux dont les principaux sont le San Bertoumiéu – Saint-Barthélémy en niçois – et le Gourbelloun, qui alimentent des moulins et des cressonnières. Il est bien possible que le bambin se soit noyé dans un de ces cours d’eau.