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Des tables décennales illustrées

Il arrive, mais c’est rare, qu’on trouve des dessins dans les registres paroissiaux, œuvre d’un prêtre qui voulait orner ses austères cahiers d’un brin de fantaisie, voir par exemple l’article « le document du mois, un registre illustré, 1689″. Mais le cas semble être beaucoup plus rare avec l’état-civil, qui semble soumis à la rigueur administrative. On trouve pourtant des dessins dans les tables décennales de Meyenheim (Haut-Rhin) qui couvrent les naissances de la période 1813-1822. Continue la lecture

Des mains dénonciatrices

En parcourant les registres des actes de baptême de Nice des XVIIème et XVIIIème siècles, on peut être surpris de découvrir dans les marges des dessins qui représentent une main droite, l’index tendu, parfois au bout d’un avant-bras.

Les plus anciennes de ces mains apparaissent dans les registres de la cathédrale Sainte-Réparate à la fin du XVIIème siècle. La première qu’on rencontre est dans un dessin qui encadre la date du 1er janvier 1687, comme si le prêtre avait voulu célébrer la nouvelle année :
Une banderole, soutenue par deux oiseaux et ornée de branches de laurier, porte la mention « Il Primo Genaro 1687 », « le premier janvier 1687 ». Curieusement, un bras se tend vers un des rameaux de laurier, comme si la main voulait le montrer. Le dispensateur des sacrements et auteur de ces actes est le vicaire de la cathédrale de Nice, Gioanni Battista Fighiera, dont l’intérêt manifeste pour les beaux graphismes est évoqué dans un autre article, Un registre illustré, 1689.
Quelques pages après une autre main apparaît ; cette fois-ci elle est dans la marge gauche du registre:

« Alli 30 Marzo 1687
Angelica figliola naturale di Gianetto Daleuze del luogo di Berra
et Maria Milla del luogo di Peglione nata li 29 detto
battezata da me Gio Batta Fighiera V.Curato Padrino e stato
Honorato Gerbino, Madrina Angelica sua moglie. »

« Le 30 mars 1687
Angelica fille naturelle de Gianetto Daleuze du lieu de Berre
et de Maria Milla du lieu de Peillon, née le 29 dudit mois,
baptisée par moi Gio. Batta. Figiera Vicaire Curé. Le parrain a été
Honorato Gerbino, la marraine Angelica son épouse. »

 La main semble donc avoir ici une fonction, qui est de signaler un enfant naturel ; dans cet acte le père est d’ailleurs connu et nommé. On retrouve souvent cette main chargée de désigner les naissances illégitimes, par exemple sur cette page de septembre 1687, où les mains sont deux :
Les mères respectives des petits Francesca et Giuseppe sont nommées, mais les nouveaux-nés sont déclarés « ignoto padre », « de père inconnu ». Ces baptêmes d’enfants illégitimes désignés par des dessins de main sont relativement rares : sur les quelque 600 actes de baptême de l’année 1687, seules quatre naissances sont signalées comme naturelles. La pratique se poursuit tout au long du XVIIIème siècle :

« Alli 4 Aprile 1731
Ludovica figlia naturale di Antonio Francisco Blanc e Cattarina Raÿbauda
nata hieri… »
« Le 4 avril 1731
Ludovica fille naturelle d’Antonio Francisco Blanc et de Cattarina Raybaud
née hier… »

On remarquera  ici la reprise du dessin, soit que le premier essai ait été orienté trop vers le haut, soit que la plume d’oie ait lâché un « pâté’. L’habitude de marquer les naissances illégitimes d’une main perdure pendant l’occupation française de 1792 à 1814, ainsi en 1801 :

« Die 19.Xbris
Beatrix Maria Bessi filia naturalis Mariae Bessi, cujus pater
ignoratus, nata heri, Bapa. a Rdo. Josepho Peirani Vic°.
patrini fuere Salvator Solinas et Maria Grec. »

« Le 19ème jour de décembre (1801)
Beatrice Maria Bessi fille naturelle de Maria Bessi, dont le père
est inconnu, née hier, baptisée par le Révérend Giuseppe Peirani Vocaire,
ses parrain et marraine ont été Salvator Solinas et Maria Grec. »

Pendant la période « sarde », de 1814 à 1860, Nice retourne au sein du royaume de Piémont-Sardaigne et l’enregistrement de l’état-civil est à nouveau assuré dans les registres paroissiaux. Mais l’apparition de formulaires imprimés interdit ces fantaisies graphiques et les mains qui signalaient les naissances illégitimes disparaissent

#geneatheme : le document du mois, un registre illustré, 1689

 

Comme sujet du geneatheme de février 2014 Sophie Boudarel nous « invite ce mois-ci à mettre en avant un document de [notre] collection ou un coup de coeur rencontré pendant [nos] recherches. » J’ai choisi en l’occurrence un document qui m’a beaucoup plu quand je l’ai vu : il s’agit de la première page d’un registre paroissial, celui des baptêmes administrés à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice, entre 1689 et 1694. Cette page n’a pas de lien personnel avec moi, bien que le prêtre auteur des actes, Gioanni Battista Fighiera, porte le même nom que certains de mes ancêtres !

 

La première page du registre des baptêmes
de la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate,
pour 1689-1694.
Comme on le voit, un bon tiers de la page est occupé par un dessin à la plume, ce qui n’est guère courant, et l’ensemble participe d’une certaine esthétique, ce qui est encore moins courant. La plus grande partie de ce dessin représente le toit d’une église. Mais quelle église ? Il ne s’agit pas de Sainte-Réparate elle-même, qui est de style baroque. On a affaire à une église idéale, dont les murs, à peine esquissés sous le toit, sont les baptêmes, car leur date est encadrée comme s’ils étaient les pierres de l’édifice.

 

Si on s’attarde sur le dessin, on constate que le faîte de l’église est crénelé : il s’agit donc d’une église fortifiée. Nous nous garderons bien d’interpréter le sens de cette fortification : contre les Turcs, dont la flotte a assiégé Nice au siècle précédent ? Contre les Barbaresques, dont les navires croisent en Méditerranée ? Contre les Français, dont l’armée est sur la frontière du Var, le fleuve ? Peut-être contre les démons et les tentations. Le toit est même surmonté d’une tour nantie elle aussi de créneaux et sur cette tour flotte une bannière dont l’emblème est reconnaissable : c’est celui des ducs de Savoie, dont le comté de Nice est un des états, une croix blanche sur un fond rouge. Tout cela est lourd de symboles : celui qui est baptisé entre aussi dans l’ordre social et bénéficie de la protection du souverain.

 

À côté de l’église, deux arbres ; du pied de chacun d’eux partent ce qu’on prendrait pour deux branches, mais qui ont en fait l’apparence de deux énormes fleurs. Sur celle de droite est perché un oiseau. Ces arbres servent de prétexte ou d’illustration aux maximes en latin qui sont dessous.
À gauche on peut lire une édifiante lapalissade : « Arbor Bona Bonos Fructus Facit. », c’est-à-dire « Le bon arbre fait de bons fruits. » La phrase sous l’arbre de droite reprend la même image de façon menaçante : « Mala quae non facit Bonos, Excideretur », « Le mauvais qui n’en fait pas de bons sera coupé. »
Sous le toit de l’église, une troisième maxime dont la signification religieuse est plus forte : « Qui Crediderit et Baptizatus Fuerit saluus Erit », « Celui qui aura cru et qui aura été baptisé sera sauvé. » Il faut remarquer que la première lettre du pronom « qui » a elle-même l’apparence d’un arbre.
Enfin, avec leurs dates encadrées comme des pierres de l’église, trois actes de baptême qui sont en italien, langue officielle de Nice depuis 1561 :

 

« Alli 24 Ottobre 1689
Anna Maria Orsola Allazia figlola del signor Andrea & della signora
Francesca sua moglie nata li 21 detto estata battezata da me Giõ Battã
Fighiera V. Curato il padrino il signor Auocato Giõ Battã Boijero
la madrina la signora Anna Maria sua moglie. »

« Alli 24 Ottobre 1689
Gaspare Ramoino Figlolo di Pietro Antonio et Francesca sua moglie nato hoggi
É stato Battezato da me Giõ Battã Fighiera V. Curato il padrino é
stato Gaspare Stevaijre, la Madrina Margharita sua Moglie. »

« Alli 26 Ottobre 1689
Steffano Molino Figlolo di Antonio et Barbara sua moglie nato hoggi
É stato Battezato da me Giõ Battã Fighiera V. Curato il padrino
é stato il Nob: Steffano Strafforello la madrina la Nob: Barbara
sua moglie. »

Nous les traduisons, pour que le lecteur non italianisant puisse participer à un petit jeu :

« Le 24 octobre 1689
Anna Maria Orsola Allazia, fille du sieur Andrea et de la dame
Francesca son épouse, née le 21 dudit mois, a été baptisée par moi Gioanni Battista
Fighiera vicaire curé, le parrain [est] le sieur avocat Gioanni Battista Boiero,
la marraine, la dame Anna Maria son épouse. »

« Le 24 octobre 1689
Gaspare Ramoin, fille de Pietro Antonio et de Francesca son épouse, né aujourd’hui,
a été baptisé par moi Gioanni Battista Fighiera vicaire curé, le parrain a
été Gaspare Stevaire, la marraine Margharita son épouse. »

« Le 26 octobre 1689
Steffano Molino, fils d’Antonio et de Barbara son épouse, né aujourd’hui,
a été  baptisé par moi Gioanni Battista Fighiera vicaire curé, le parrain
a été le noble Steffano Strafforello, la marraine, la noble Barbara
son épouse. »

 

Le petit jeu proposé est celui des différences : cherchez les différences entre ces trois actes de baptêmes ! Il y en a une, qui fait qu’aucun des actes n’est identique aux deux autres, hormis bien sûr les dates et les noms.

 

Vous avez trouvé ? la différence est dans les termes de civilité appliqués aux parents, parrains et marraines : dans le deuxième acte, celui de Gaspare Ramoin, ses parents sont simplement nommés par leurs prénoms ; son parrain est Gaspare Stevaire et sa marraine Margharita. Mais dans le premier, Anna Maria Orsola est qualifiée de « fille du sieur Andrea et de la dame Francesca ». Nous avons en effet préféré traduire « del signor » par « du sieur » plutôt que par « de Monsieur » qui sonnerait un peu anachronique. Le parrain, qui est avocat de son métier, et la marraine ont droit aux mêmes appellations. Quant au troisième nouveau-né, Stefano Molino, même s’il n’est fils que d’Antonio et de Barbara, son parrain est « le noble Steffano Strafforello » et sa marraine « la noble Barbara ». Les différences entre les trois états, noblesse, bourgeoisie et tout-venant du tiers état se retrouvent donc jusque dans les actes de baptême de cette fin du XVIIème siècle.

 

Il reste une question à poser, après avoir constaté que les actes ne sont pas signés : qui est l’auteur du dessin ? Probablement la même personne que celle qui a calligraphié les trois actes, car dessin, textes des maximes et des actes forment un tout harmonieux. Est-ce le prêtre Gioanni Battista Fighiera, qui se dit « vicaire curé », puisque le titulaire de la paroisse cathédrale est l’évêque lui-même ? La question est sans réponse et, dès la deuxième page du registre, les actes sont dus à une autre main et reprennent leur aspect ordinaire.