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Des mains dénonciatrices

En parcourant les registres des actes de baptême de Nice des XVIIème et XVIIIème siècles, on peut être surpris de découvrir dans les marges des dessins qui représentent une main droite, l’index tendu, parfois au bout d’un avant-bras.

Les plus anciennes de ces mains apparaissent dans les registres de la cathédrale Sainte-Réparate à la fin du XVIIème siècle. La première qu’on rencontre est dans un dessin qui encadre la date du 1er janvier 1687, comme si le prêtre avait voulu célébrer la nouvelle année :
Une banderole, soutenue par deux oiseaux et ornée de branches de laurier, porte la mention « Il Primo Genaro 1687 », « le premier janvier 1687 ». Curieusement, un bras se tend vers un des rameaux de laurier, comme si la main voulait le montrer. Le dispensateur des sacrements et auteur de ces actes est le vicaire de la cathédrale de Nice, Gioanni Battista Fighiera, dont l’intérêt manifeste pour les beaux graphismes est évoqué dans un autre article, Un registre illustré, 1689.
Quelques pages après une autre main apparaît ; cette fois-ci elle est dans la marge gauche du registre:

« Alli 30 Marzo 1687
Angelica figliola naturale di Gianetto Daleuze del luogo di Berra
et Maria Milla del luogo di Peglione nata li 29 detto
battezata da me Gio Batta Fighiera V.Curato Padrino e stato
Honorato Gerbino, Madrina Angelica sua moglie. »

« Le 30 mars 1687
Angelica fille naturelle de Gianetto Daleuze du lieu de Berre
et de Maria Milla du lieu de Peillon, née le 29 dudit mois,
baptisée par moi Gio. Batta. Figiera Vicaire Curé. Le parrain a été
Honorato Gerbino, la marraine Angelica son épouse. »

 La main semble donc avoir ici une fonction, qui est de signaler un enfant naturel ; dans cet acte le père est d’ailleurs connu et nommé. On retrouve souvent cette main chargée de désigner les naissances illégitimes, par exemple sur cette page de septembre 1687, où les mains sont deux :
Les mères respectives des petits Francesca et Giuseppe sont nommées, mais les nouveaux-nés sont déclarés « ignoto padre », « de père inconnu ». Ces baptêmes d’enfants illégitimes désignés par des dessins de main sont relativement rares : sur les quelque 600 actes de baptême de l’année 1687, seules quatre naissances sont signalées comme naturelles. La pratique se poursuit tout au long du XVIIIème siècle :

« Alli 4 Aprile 1731
Ludovica figlia naturale di Antonio Francisco Blanc e Cattarina Raÿbauda
nata hieri… »
« Le 4 avril 1731
Ludovica fille naturelle d’Antonio Francisco Blanc et de Cattarina Raybaud
née hier… »

On remarquera  ici la reprise du dessin, soit que le premier essai ait été orienté trop vers le haut, soit que la plume d’oie ait lâché un « pâté’. L’habitude de marquer les naissances illégitimes d’une main perdure pendant l’occupation française de 1792 à 1814, ainsi en 1801 :

« Die 19.Xbris
Beatrix Maria Bessi filia naturalis Mariae Bessi, cujus pater
ignoratus, nata heri, Bapa. a Rdo. Josepho Peirani Vic°.
patrini fuere Salvator Solinas et Maria Grec. »

« Le 19ème jour de décembre (1801)
Beatrice Maria Bessi fille naturelle de Maria Bessi, dont le père
est inconnu, née hier, baptisée par le Révérend Giuseppe Peirani Vocaire,
ses parrain et marraine ont été Salvator Solinas et Maria Grec. »

Pendant la période « sarde », de 1814 à 1860, Nice retourne au sein du royaume de Piémont-Sardaigne et l’enregistrement de l’état-civil est à nouveau assuré dans les registres paroissiaux. Mais l’apparition de formulaires imprimés interdit ces fantaisies graphiques et les mains qui signalaient les naissances illégitimes disparaissent

Une fillette assassinée à Nice en 1795

Une petite fille trouvée morte dans un coin de campagne : depuis Le Pull-over rouge, l’image est tristement banale. Mais à Nice en 1795 l’affaire peut avoir un tout autre arrière-plan, comme le suggère un insolite acte de décès.

L’acte de décès de Marie Revelat

« Aujourd’hui second Floréal an troisième de la République
une et indivisible à cinq heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné,
après le procès verbal du Citoyen Gilli juge de paix
et officier de police de la quatrième et cinquième
section de cette commune du vingt-quatre
Germinal dernier par lequel il est constaté que le
vingt-trois du même mois il se serait trouvé une
fille assassinée au quartier de Saint-Sylvestre territoire
de cette commune qui lui a été déclaré par le
Citoyen François Cotto et Horace Pin tous deux
natifs et domicilés en cette commune, et qu’après
cette déclaration il y fut avec son secrétaire et une
garde de gendarmerie à pied, ayant trouvé la fille
en question assassinée et ayant demandé son nom
on lui a dit s’appeler Marie Revelat âgée
d’environ dix à onze ans fille de Pierre Revelat
capitaine des Barbets, et avoir ensuite
interrogé Charles Millon chirurgien par nous
requis de nous dire comment elle avait été assassinée
il a répondu que c’était avec un coup d’arme à
feu qui lui avait donné sur le téton gauche
qui lui avait percé le cœur et l’avait fait
rester sur le coup, avoir ensuite interrogé
plusieurs voisins s’ils n’avaient vu personne la veille
quant on commit cet assassinat et tous ont
répondu avoir entendu un coup de fusil et
n’avoir vu personne de quoi tout avons concédé
acte et enregistré dans nos registres pour
constater le décès de ladite Marie
Revelat. Fait à la Maison
Commune de Nice le jour mois et an ci-dessus. »

Cet acte, daté du 21 avril 1795, a la particularité d’être établi d’après le procès-verbal d’un juge de paix, une magistrature créée en 1790. Les faits relatés remontent au 12 avril précédent.

Le lieu du crime

C’est le quartier de Saint-Sylvestre, au nord-est de Nice. Il fait partie de ces quartiers ruraux à la périphérie du Nice historique, qu’on nomme aujourd’hui le Vieux-Nice, et qui ne seront urbanisés qu’au long du XIXème et du XXème siècles. En fait on se trouve dans la campagne et on comprend que l’assassin ait pu brandir un fusil, chose difficile à imaginer dans les rues de la ville.

La victime

Marie Revelat, de son nom authentique Maria Lucrezia Revelat, est née le 27 septembre 1784 et elle a été baptisée le 29 à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice. L’âge « d’environ dix à onze ans » que lui attribue l’acte est donc exact.
L’acte de baptême de Marie Revelat

« Anno Domini 1784. Die vicesima nona 7bris
Maria Lucretia Revela filia Petri et Anna Mariae Goiran jugalium
Revela, nata die vicesima septima dicti mensis baptizata est a me Ludo-
vico Ramin Vicecurato, Patrini fuerunt Joannes Gastaut et Anna
Maria Gastaut nata Revela eius uxor. »
« L’an du Seigneur 1784. Vingt-neuf septembre
Maria Lucrezia Revela fille de Pietro et d’Anna Maria Goiran époux
Revela, née le vingt-sept dudit mois, a été baptisée par moi
Ludovico Ramin Vicaire. Ses parrain et marraine ont été Gioanni Gastaut et Anna
Maria Gastaut née Revela son épouse. »

Les parents de la fillette, mariés en 1770, ont une autre fille, Francesca, qui se mariera elle-même en 1822.

L’époque du crime

Le 29 septembre 1792, le général français Anselme, à la tête d’une armée de 15 000 hommes s’empare du comté de Nice et le 4 février 1793 celui-ci devient le département des Alpes-Maritimes. Cependant les Niçois n’ont guère l’air satisfait de leur nouveau statut et l’abbé Grégoire, commissaire de la Convention envoyé dans les Alpes-Maritimes le 1er mars 1793, constate : « … ce qui a principalement retardé les progrès de l’esprit public dans le département des Alpes-Maritimes, et qui a même aliéné les cœurs, ce sont les horreurs commises en octobre dernier ; les Français, sous le commandement d’Anselme, furent reçus en frères par les Niçards qui se portèrent au devant d’eux jusqu’au Var ; on entre à Nice, aux cris unanimes de l’allégresse. Le pillage était déjà commencé, au dire d’Anselme et de quelques personnes ; selon d’autres, il commença seulement douze heures après ; quoi qu’il en soit, le pillage y continue, et bientôt les campagnes sont en proie au brigandage et à la brutalité. »
Au pillage direct et aux viols auxquels Grégoire fait des allusions vont s’ajouter au fil des mois la conscription et des réquisitions imposées pour équiper l’armée d’Italie à une ville et une région déjà pauvres. Le résultat en a été que « beaucoup de ces malheureux, voyant leurs familles se traîner dans la misère, sont allés dans l’armée ennemie chercher du pain ou la mort. »

Les Barbets

Cette révolte contre les exactions françaises est celle des Barbets, francs-tireurs qui se battent tantôt aux côtés de l’armée piémontaise, tantôt indépendamment contre l’occupant étranger. C’est en luttant contre eux que Massena, lui-même niçois, commence son ascension dans la hiérarchie militaire. Les Barbets, quant à eux, sont groupés en bandes de quelques dizaines d’hommes à la tête desquelles se trouve un chef, le capou. Il faudra attendre le retour de Nice au sein du royaume de Piémont-Sardaigne en mai 1814 pour que les Barbets déposent les armes.

Le mobile du crime

Or le père de Marie, Pierre Revelat, est un des gradés de l’insurrection, puisque l’acte le qualifie de « capitaine des Barbets ». Il est plus que vraisemblable qu’il a quitté Nice et pris le maquis dans les montagnes alentour. Le meurtre de la fillette aurait donc une signification politique : il s’agit soit d’une vengeance soit d’une menace exercée contre le chef barbet dont la famille est restée à Nice.

Le meurtre

Il a dû se dérouler dans un endroit peu fréquenté, mais non pas dans une solitude complète, puisque les gens du quartier ont entendu le coup de feu et ces banlieues rurales sont relativement bien peuplées. De plus l’événement a eu lieu en plein jour, comme le montre la précision du tir : le chirurgien constate que la petite fille a été tuée d’une balle en plein cœur.
Cela montre que le tireur ne craignait pas d’être éventuellement reconnu, protégé qu’il était peut-être par l’occupant. D’ailleurs quand les gens du voisinage déclarent n’avoir vu personne, disent-ils la vérité ? Ou bien ont-ils peur eux-mêmes de représailles que pourraient exercer les républicains s’ils dénonçaient l’assassin ?

Vraiment peu de chose, 1772

Il arrive qu’on rencontre dans les registres paroissiaux des actes qui derrière l’anonymat révèlent des drames, par exemple ces trois lignes lues dans les actes de sépulture de Sainte-Hélène, une des paroisses campagnardes de Nice au XVIIIème siècle, trois lignes qui constituent en même temps un acte de baptême et résument un éphémère destin :
« Li 18 Agosto 1772 il figlio di padre incognito, e di Marja
nato, battezzatto in casa per necessità, e poco dopo morto,
li 17, sepolto li 18 detto in S Ellena. » »Le 18 août 1772 le fils de père inconnu et de Maria
né, baptisé à la maison par nécessité, et mort peu près
le 17, a été inhumé le 18 dudit mois à Sainte-Hélène. »

Un enfant naturel donc, situation très fréquente en ce temps, à Nice comme en France. La formule rituelle le qualifie de « fils de père inconnu », mais il est possible que la mère se souvienne de lui. Le patronyme de cette dernière n’est pas mentionné : elle est simplement nommée « Maria », ce qui est un faible indice dans un milieu où 90 % des filles se prénomment Maria.
Apparemment c’est le prêtre lui-même qui s’est déplacé pour baptiser ce nouveau-né déjà agonisant : quand la sage-femme procède à un ondoiement, elle est explicitement mentionnée dans cette série d’actes. L’enfant ne reçoit pas de prénom, car il n’a ni parrain ni marraine. Suivant un usage immuable on l’enterre le lendemain de son décès.
Acte émouvant en dépit des fautes d’orthographe : les deux t à la fin de battezzatto, les deux l dans Ellena. Voilà un être qui aura tenu une mince place dans la vie, mais qui a quand même existé un peu grâce à ce sacrement du baptême dont la fonction au moins autant que religieuse était de faire accéder tous les êtres, même les plus insignifiants, à l’humanité.
Cet article se veut un écho à celui que Lucie Delarosbil vient de publier : « Naître illégitime. Mourir anonyme« , où elle raconte un destin semblable en Gaspésie l’année 1813.

Mourir à trois ans, 1818

Il est plutôt rare que les actes de sépulture mentionnent la cause précise d’un décès. Dans les registres de la paroisse Saint-Barthélémy de Nice on trouve pourtant en 1818 une allusion à un drame.

« Anno Domini millesimo octingentesimo decimo octavo die quintadecima julii obiit submersus Seraphinus Bellon filius Bartholomei ac Magdalenae Peirani aetate duorum annorum cum dimidio et sepultus est in hoc cemeterio.
Fr. Elzarius Giorgioli
Cappucinus Curatus »

« L’an du Seigneur 1818, le 15 juillet est mort noyé Serafino Bellon, fils de Bartolomeo et de Madalena Peirani, à l’âge de deux ans et demi et il a été enterré dans le cimetière d’ici. »

Les Français, qui avaient annexé le Comté de Nice en 1792, sont repartis en 1814 et dès le mois de juin de cette année-là le curé peut écrire dans le registre « Hic finem habet gallicum sistema describendi mortuos », « ici prend fin le système français d’inscription des morts ». L’acte est signé « Frère Elzear Giorgioli, Capucin Curé » ; l’église a en effet été bâtie en 1555 par les Capucins du monastère de Saint-Pons et c’est l’un des moines qui sert de curé à la paroisse.
La chapelle paroissiale de Saint-Barthélémy,
gravure dans Nice and her Neighbours par S. Reynolds Hole, Londres 1881,
Gallica-BnF
Le document ci-dessus attribue deux ans et demi à Serafino Bellon ; en fait il a trois ans et trois mois, puisqu’il est né le 10 avril 1815. Peut-on en déduire que le prêtre a été informé par quelqu’un qui ne savait pas l’âge exact de l’enfant ? Celui-ci est le frère cadet de mon Sosa 40, Bartolomeo Serafino Bellon, qui a vingt ans de plus que lui, étant né en 1794. Bartolomeo Serafino a d’ailleurs été le parrain de son jeune frère, tandis que son épouse, Maria Petronilla Martin, en était la marraine.
La question que pose cet acte est comment l’enfant a-t-il pu se noyer ? Pas dans la mer, qui est beaucoup trop loin ; sûrement pas dans une baignoire, encore moins dans une piscine. La réponse est probablement dans la configuration géographique de Saint-Barthélémy. Cette paroisse, bien qu’appartenant à Nice, n’est pas encore urbaine. Elle est située sur une colline au nord-ouest de la ville et appartient à la campagne ; dans les registres, ses habitants sont souvent qualifiés de contadini, paysans. Cet espace rural est parcouru par des ruisseaux dont les principaux sont le San Bertoumiéu – Saint-Barthélémy en niçois – et le Gourbelloun, qui alimentent des moulins et des cressonnières. Il est bien possible que le bambin se soit noyé dans un de ces cours d’eau.

Des triplées à Nice en 1719

Le 31 mai 1719, à Nice, une surprise pour le couple que forment depuis cinq ans Gio Battista Maifreddo et son épouse Lucrezia : celle-ci met au monde des triplées. Rappelons que les naissances multiples sont beaucoup plus rares autrefois que de nos jours.
L’acte de baptême des triplées.
Trois petites filles qu’on s’empresse d’emmener le jour même pour les baptiser à la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate, qui est l’église paroissiale. On avait sûrement choisi à l’avance un parrain et une marraine pour le futur nouveau-né, mais en ce temps-là aucun moyen ne permettait de prévoir que ce sont trois enfants qui verraient le jour.
Sainte-Réparate, cathédrale de Nice,
achevée en 1699.
Le campanile date de 1757.
Photo by Commons user:Myrabella, CC-BY-SA
Il a donc fallu en toute hâte trouver quatre autres personnes pour assumer ces fonctions de parrain et de marraine. En l’occurrence celles-ci, un frère et sa sœur, un mari et sa femme, s’appellent toutes Bottale comme Lucrezia, la mère des triplées, qui est née sous le nom de Bottala. Dans la hâte on a donc eu recours à la famille de la mère. Mais à cette époque la langue italienne ne fournit pas de mot pour dire « triplées » au vicaire Honorato Dalmatio qui écrit dans l’acte de baptême, à la suite des prénoms, « sorelle gemelle Maifredde », « sœurs jumelles Maifreddo », avec l’accord grammatical au féminin pluriel.
Malheureusement Francesca Maria, Anna Maria et Maria Margarita ne vont pas rester longtemps ensemble. Dès le 18 juin Francesca Maria est enterrée, âgée de 19 jours, dit l’acte de sépulture ; le 24 c’est le tour d’Anna Maria, qui a 25 jours.
Le mystère est que Francesca Maria se marie en 1737 avec Onorato Gilli et qu’elle a des descendants jusqu’à nos jours : elle est la trisaïeule de mon arrière-grand-père, Honoré Bellon.
Le prêtre qui a rédigé l’acte de sépulture s’est-il trompé de prénom, ou plus probablement a-t-il été mal renseigné ? Est-ce Maria Margarita qui a été inhumée sous le nom d’une de ses sœurs ? Les parents ont-ils donné à une des deux sœurs survivantes le prénom de la défunte ? Après tout la pratique était courante de redonner à un enfant le prénom d’une sœur ou d’un frère décédé, voire encore vivant.