MAIORES NOSTRI

Deux accidents mortels à Sète en 1678

jmg, · Catégories: accidents, noyades, Sète
Deux faits divers tragiques trouvés dans les actes de sépulture de la paroisse Saint-Joseph de Sète  ; leurs points communs sont de s’être produits deux jours consécutifs et d’avoir pour victimes deux pauvres hères frappés par la malchance dans leur travail.

« Le vingt-cinquième aout 1678 a été trouvé noyé dans
le puits du vieux môle Jean … ne sachant son surnom
se disant de Villefranche-de-Rouergue âgé de 55 à 60 années
ou environ demeurant pour valet avec Guilhen Girard
autrement dit le petit Guihen, étant allé abreuver les
bourriques dudit Girard audit puits il y tomba apparemment
a été enseveli dans le cimetière de la paroisse St-Joseph
par le sieur Chalier prêtre mon curé, moi vicaire perpétuel
absent. »

« Le vingt-sixième août 1678 est décédé Estienne Besau
du lieu de Pompignhan diocèse de Nismes travaillant au port
St-Louis à mettre le feu et charger les pétards, et fut
blessé par un dit pétard. De laquelle blessure il mourut
quatre ou 5 heures après ayant confessé et reçu le
sacrement de l’extrême-onction, et fut enseveli dans le
cimetière de la paroisse St-Joseph présents Simon Goudard et
François Goudard habitants signé avec moi vicaire »

Dans les deux cas le prêtre n’est pas très bien renseigné sur l’identité des défunts  : il a laissé en blanc le patronyme du premier  ; quant au second, contrairement à l’usage, il ne mentionne pas son âge, qu’il doit ignorer.  Par contre l’origine des deux hommes est indiquée avec précision, car bien sûr, ils ne sont  pas nés à Sète, dont la première pierre a été posée douze ans auparavant.
Le premier, Jean X est un domestique, «  un valet  », défini socialement par le maître qu’il sert et chez qui il loge  ; il est mort noyé en faisant boire des «  bourriques  ». Ce mot n’est pas péjoratif et désigne simplement des ânes, montrant la nécessité de les employer comme animaux de bât dans une agglomération et une région en devenir,  où les chemins carrossables  étaient rares. Il est tombé «  dans le puits du vieux môle  », qu’il ne faut pas imaginer construit et pourvu d’une margelle  : ce devait être un trou dans le sol où le malheureux puisait avec un seau pour alimenter l’abreuvoir.
Le deuxième accident est plus insolite  : Etienne Beseau était chargé d’allumer des pétards et l’explosion prématurée de l’un d’entre eux le blesse mortellement. Or la date permet de situer les faits dans leur contexte  : le décès a lieu le 26 août, lendemain du 25 qui est la fête de Saint Louis, le patron de Sète. On n’a pas encore construit la grande église de Sète, Saint-Louis, consacrée en 1703. Mais, depuis qu’elle existe, la ville fête la Saint-Louis, notamment par des joutes nautiques qui sont célèbres, et aussi par un feu d’artifice, donné le soir du 25, ce qui explique que le malchanceux artificier soit décédé le 26, «  quatre ou cinq heures après  », muni des sacrements.

Il se noie en nageant dans le port de Sète en 1677

jmg, · Catégories: accidents, noyades, Sète

Chaque été ramène son lot de drames liés à la mer, mais le fait n’est pas nouveau et un acte de sépulture de la paroisse St-Joseph de Sète rapporte une baignade tragique en 1677.

« Jacque Labrusquade natif du lieu de Montfarrier au
diocèse de Montpellier s’est noyé en nagant dans le bassin
du port St-Louis le trentiesme jour de juillet mil six cent
septante sept. Est ensepveli dans le cimetière de la paroisse
St-Joseph présents le sieur Claude Estival bourgeois de Mèze, Jacques Gili
travailheur, et François Cavalier aussi travailheur. Le sieur
Estival a signé, et non Gili ni Cavalier estant illitérez. »

Le port Saint-Louis est le bassin délimité par le môle du même nom, long de 650m, dont la pose de la première pierre en 1666 a été l’acte fondateur de la ville de Sète. C’est dans cette étendue d’eau calme que la victime a choisi de nager en ce 30 juillet 1677, qui était un vendredi, sans doute pour se rafraîchir après sa journée de travail.

Qui est-il ? Contrairement à la coutume, l’acte ne donne aucune précision sur sa parenté : juste son nom, Jacques Labrusquade, et son lieu d’origine, sans doute Montferrier-sur-Lez, orthographié ici Montfarrier, à côté de Montpellier, à une trentaine de kilomètres de Sète qui appartient en ce temps-là au diocèse d’Agde.

Ce Jacques Labrusquade est probablement un des nombreux ouvriers venus participer à la construction du nouveau port, comme l’indique la qualité de deux des témoins de l’acte, qui sont des « travailleurs » et ne savent pas signer de leur nom.

Ce triste évènement rappelle qu’on n’a pas attendu le XIXème siècle et l’essor des stations balnéaires pour s’adonner aux plaisirs du bain et de la natation.

Le bassin où s’est noyé le malheureux,
aujourd’hui port de plaisance.
Carte postale des années 1960, Archives Départementales de l’Hérault.

Tué d’un coup de quille à Sète en 1679

jmg, · Catégories: meurtres, Sète

La vie de nos ancêtres n’ignorait pas la violence au quotidien, comme en atteste un acte de sépulture rédigé en 1679 dans la paroisse St-Joseph de Sète :

« Vidal Berau maître maçon a été assommé d’un coup de quille
le 24 février 1679 dans la maison de Jean Bosc habitant de ce
lieu a été enseveli dans le cimetière de la paroisse de St-Joseph présents
Simon Goudard et François Goudard habitants signé avec moi vicaire. »

Un meurtre brutal, dont la cause n’est pas précisée. Au vu des circonstances on peut écarter l’hypothèse d’un crime crapuleux. On penserait plutôt à une querelle mettant au prises des adversaires avinés. L’un d’entre eux, pris de fureur, s’empare de la première arme à sa portée, en l’occurrence une quille, et s’en sert pour fracasser la tête de son antagoniste.
Ce fait divers nous donne aussi quelques renseignements sur la vie à Sète en cette fin du XVIIème siècle.

D’abord il témoigne de la pratique du jeu de quilles, effectivement très ancienne ; et en ce mois de février les quilles doivent être rangées dans un coin de la maison.

Il est d’ailleurs possible que la victime, Vidal Berau, soit un locataire de ce Jean Bosc. La ville de Sète, fondée en 1666, est alors en pleine construction et la présence d’un maître maçon venu d’un endroit voisin n’a rien d’insolite.

Il faut enfin noter que l’inhumation a lieu le jour même de la mort de Vidal Berau : celui-ci a été « assommé » le 24 février et les actes de baptême qui précèdent et suivent cet acte de sépulture sont tous deux datés aussi du 24 février.

Un des deux témoins de l’acte, Simon Goudard, est lieutenant de justice ; quant au second, François Goudard, c’est mon Sosa 2086, mon ancêtre à la 12ème génération. Ce natif de Bouzigues, au bord de l’étang de Thau sur la rive sud duquel on a créé Sète, a été un des premiers habitants du nouveau port dont il est devenu procureur judiciaire ; preuve que la justice n’est pas restée étrangère à cette affaire.

Deux sœurs se noient dans l’étang de Thau en 1695

jmg, · Catégories: accidents, noyades, Sète
Un acte de sépulture de la première paroisse de Sète, Saint-Joseph, raconte un fait divers dramatique lui-même très évocateur de la vie des premiers habitants de ce port fondé sur la volonté de Colbert en 1666.

« L’an de grâce 16       et le
       deux sœurs mariées avoient
leur cabane vis-à-vis de la petite
jettée appelée La Montagne de Virgili
où elles ont demeuré l’espace de six ou
sept ans venant tous les ans faire
leur devoir paschal dans la
paroisse dudit Cette et se noyèrent
en passant l’estang à gay pour aller
moudre une mine [de] blé. En foy de ce
ai signé…….               Bousquet
                              Vicaire »

L’acte n’est pas complet : le vicaire l’a rédigé mais il a laissé des emplacements en blanc pour ajouter la date, ce qu’il a par la suite oublié de faire. On pourrait se livrer à une estimation de cette date d’après le contexte : un terminus ad quem est fourni par l’acte suivant sur la page, qui est du 11 janvier 1695 ; par contre la page précédente n’offre pas de terminus a quo, puisque elle contient un acte datant de 1679, les pages de ce registre n’ayant pas toujours été reliées dans l’ordre. La seule conclusion qu’on peut tirer est que l’accident a dû se produire au début de l’année 1695 ou peut-être à la fin de 1694.

Par contre aucune place n’a été prévue pour ajouter le nom des victimes dont l’importance sociale ne devait pas être bien grande. Ce sont seulement « deux sœurs mariées ». On a une idée de leur niveau de vie par le fait qu’elles habitaient une « cabane » ; elles ne résident donc pas dans Sète elle-même, qu’on est en train de bâtir et qui ne compte qu’un millier d’habitants. Mais la nouvelle ville est en pleine expansion et attire beaucoup de monde, d’autant plus que, par une décision royale de 1673, elle est dispensée de tout impôt. Les travaux de construction du port et des jetées amènent une foule de travailleurs des régions voisines qui se logent de façon précaire dans ce qu’aujourd’hui on nommerait un « bidonville », en face de la cité.

Or Sète en ce temps-là est quasiment une île entre étang de Thau et Méditerranée ; seul un gué naturel relie l’embryon de ville à la terre ferme. Sur l’étang de Thau, nous nous permettons de renvoyer à l’article que nous lui avons consacré à l’occasion du ChallengeAZ. Or il arrive que le vent venant de la mer fasse monter les eaux de ce gué (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Privat Toulouse 1991, p. 50). Il est donc possible que les malheureuses aient été surprises par une crue inopinée. Leur noyade a dû être facilitée par le fait qu’elles étaient encombrées d’une lourde charge : elles portaient en effet « une mine [de] blé ».

La mine était une unité de mesure exprimant le volume des matières sèches. Elle correspondait à environ 76 l. Le blé pesant entre 750 à 850 kg par mètre cube, on peut en déduire très approximativement que ces femmes portaient environ 60 kg de blé. De quelle manière ? Avaient-elles chacune un sac chargé de 30 kg ou bien s’étaient-elles associées pour en transporter un seul de 60 kg ? De toute manière elles devaient être entravées dans leur liberté de mouvement et l’accident a dû en être facilité. À la lecture de l’acte, nous pencherions plutôt pour l’hypothèse d’un seul énorme sac.

D’où ce blé venait-il ? Au vu de la précarité de leur habitat, il est peu probable que ce soit d’un champ qu’elles auraient cultivé avec leurs époux. Cette « mine » de grains est sûrement le produit d’un achat ou d’un troc. Il est très possible aussi que leurs maris soient des ouvriers travaillant à la construction des jetées, l’extraction des pierres sur place, leur transport et leur dépôt dans la mer nécessitant une nombreuse main-d’œuvre, dont ces femmes ont peut-être fait partie elles-mêmes, car cette main-d’œuvre était également féminine.

Leur tragique traversée suppose l’existence à Sète d’un moulin où leur blé aurait été moulu, ce qui suscite une dernière question : à quel usage la farine obtenue aurait-elle été destinée ? Il n’est guère pensable que leur « cabane » ait été équipée d’un four suffisant pour faire cuire du pain. Existait-il un four communal en offrant la possibilité ? Ou bien cette farine était-elle consommée sous forme d’une bouillie, à la façon du pulmentum des Romains ? Ou bien encore préparait-on une sorte de couscous ?

En conclusion, on relèvera une dernière anomalie dans cet acte de sépulture : il ne comporte pas la formule rituelle « a été enseveli », qui, en l’occurrence, aurait dû être au féminin pluriel. Est-ce à dire que les deux malheureuses ont été entraînées par les eaux, soit vers la mer, soit vers l’étang lui-même, et qu’on na pas retrouvé leurs corps ?

#geneatheme : un ancêtre, le lieutenant Toussaint Girardot

jmg, · Catégories: #geneatheme, aïeux, Franche-Comté, métiers, Sète, soldats
La tradition familiale avait gardé jusqu’au XXe siècle le souvenir de cet ancêtre officier de l’armée napoléonienne et venu du côté des Vosges pour s’installer à Sète.

(suite…)

Bénédiction d’un filet de pêche à Sète en 1687

jmg, · Catégories: métiers, religion, Sète

Les registres de BMS de la paroisse Saint-Joseph de Sète contiennent en 1687 un acte curieux, qui ne concerne pas un être humain, mais un filet de pêche.

« L’an de grâce 1687 et le dixieme du
mois d’aoust le grand filet
appelé bourdigou a esté béni
par le sieur Jean Bousquet
vicaire de la parroisse ancienne de
Sainct Joseph Lieu de Cette diocèse
d’Agde présents sieur Guilhaume
Benezch habitant et fermier
dudit Cette Guilhaume Benezech
et François Couderc valet du
sieur Lieutenant
                              Bousquet »

Le languedocien est très proche du provençal et le Dictionnaire de la Provence et du Comté Venaissin publié à Marseille en 1785 par Claude-François Achard donne une définition du mot bourdigou : « bourdigou, s.m. Terme de pêcheur, sorte de filet pratiqué avec des roseaux & des joncs pour arrêter le poisson. Les bordigues se font ordinairement sur les canaux qui vont de la mer aux étangs salés. » Cette définition est confirmée par Frédéric Mistral dans son Tresor dou Felibrige en 1878 : « bourdigo, bordigo. Bordigue, enceinte de roseaux et de joncs, que l’on construit dans les canaux qui communiquent des étangs à la mer, pour y prendre du poisson. »
L’engin, dont le nom a été francisé en « bordigue », n’est donc pas un filet à proprement parler, c’est-à-dire un maillage de cordelettes, c’est une sorte d’enclos fait de roseaux qu’on installe à des endroits où passe un courant pour attraper les poissons. À Sète, le canal qui met en communication la mer et l’étang de Thau est tout à fait approprié à cette technique de pêche. Cette « bordigue », autorisée par lettres-patentes de janvier 1685, est en fait une entreprise industrielle qu’on va bientôt accuser de dépeupler l’étang de Thau de son poisson. (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Éditions Privat, Toulouse, 1991). La mise en place du dispositif s’est en effet accompagnée de la construction de bâtiments où l’on fabrique des salaisons avec le produit de la pêche.
L’entrepreneur, qui a investi plus de 50 000 livres dans la « bordigue » et l’usine qu’elle dessert, Esprit Turc, n’est pas présent à la cérémonie, ou tout au moins il n’est pas nommé. Sont là des personnages importants : Guilhaume Benezech, « habitant et fermier », est probablement celui qui gère l’installation. Il est étonnant de le voir apparaître deux fois dans l’acte : bévue du vicaire ou présence d’un homonyme ? Il faut dire que les Benezech, natifs de Bouzigues sur la rive est de l’étang de Thau, sont nombreux à Sète – j’en ai dans mes ancêtres. Quant au lieutenant évoqué, c’est le « lieutenant de justice » Goudard, un des deux consuls de Sète en cette année 1687. Apparemment il a délégué à la cérémonie son « valet », François Couderc, qui est plutôt un directeur de cabinet qu’un simple serviteur.
La bénédiction accordée par le prêtre et la présence d’un personnage officiel montrent l’importance vitale qu’a la pêche dans la subsistance des premiers habitants de Sète, ville fondée, rappelons-le, en 1666.

#geneatheme : un métier, calfat

jmg, · Catégories: aïeux, marins, métiers, Sète
Sous l’Ancien Régime tous les bateaux, de la modeste barque de pêche aux plus grands vaisseaux de la marine de guerre, sont construits de la même manière : sur des arcs de cercle en bois appelés couples on fixe de longues planches avec des clous ou des chevilles. Mais, quels que soient l’habileté et le savoir-faire des charpentiers de marine, il est difficile d’ajuster ces planches d’une façon totalement hermétique. Il s’ensuit que toutes les embarcations prennent l’eau ; dans les barques, on écope comme on peut ; sur les grands voiliers, on installe des pompes qui fonctionnent toute la durée des traversées.


Pour assurer l’étanchéité de la coque, on essaye pourtant de boucher les interstices avec un mélange de suif, de poix et de goudron. Le procédé était déjà connu des Phéniciens qui enduisaient de bitume la carène de leurs navires et Homère parle dans l’Odyssée de « leur vaisseau noir » (XV, 417). Une autre technique est d’employer « une étoupe enduite de brai, que l’on pousse de  force dans les joints ou entre les planches du navire, pour le tenir sain, étanché  & franc d’eau » (Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, article Calfat). Le brai est un autre nom du goudron.

Palangrier, bateau de pêche sur les côtes de Provence et du Languedoc,
Recüeil des vuës de tous les differens bastimens de la mer Mediterranée et de l’Océan,
avec leurs noms et usages
par P. J. Gueroult du Pas -P. Giffart Paris-1710 BNF-Gallica

Cet entretien des carènes est l’office du calfat, ouvrier travaillant dans les ports, dont les principaux outils étaient un fer recourbé pour arranger l’étoupe dans les joints, un maillet et des coins de métal pour la tasser.  Cette tâche devait être assez pénible : d’abord, comme beaucoup de métiers anciens, elle demandait un effort physique accompli dans des positions inconfortables ; ensuite le calfat respirait toute la journée les vapeurs du goudron qui bouillait non loin de lui dans une marmite et qu’on transportait dans des seaux. Enfin cette journée se passait dans un vacarme que Flaubert a évoqué dans Madame Bovary : « C’était l’heure où l’on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. »

De plus, si on pouvait haler les petites embarcations sur le rivage pour les radouber, on ne disposait guère au XVIIIème siècle de formes de radoub pour mettre les navires plus grands en cale sèche. On avait donc recours à une autre méthode, qui était de laisser le vaisseau en mer et de le coucher sur le flanc, après l’avoir bien sûr vidé de son contenu, canons et matériels divers ; il fallait aussi en grande partie le démâter. L’opération s’appelait « Donner carène à un vaisseau » ou  « Mettre un vaisseau en carène » ; « c’est le mettre sur le  côté pour le raccommoder aux endroits qui sont dans l’eau », nous dit le Dictionnaire de  L’Académie française  de 1762.

Vue d’un port de mer et d’un vaisseau en carène,
ibidem.

Le mot calfat lui-même semble avoir été emprunté à l’arabe par l’intermédiaire du grec byzantin ; on le trouve aussi en italien : c’est un mot méditerranéen, mais il y avait évidemment des calfats dans les ports de l’Atlantique et de la Mer du Nord. Le français d’aujourd’hui a gardé ce radical dans le verbe calfeutrer.

Pour être honnête, je ne connaissais pas ce mot avant de le découvrir comme profession d’un de mes ancêtres à la 11ème génération, Laurent Baille. Celui-ci est né en 1653 à Toulon. Il fait partie de ces gens de mer de différents ports attirés à Sète qui est fondée en 1666. En 1676 il épouse une jeune fille de Frontignan, Marie Recolin, âgée de seize ans. L’acte de mariage le définit comme « marin de la ville de Toulon en Provence ». Mais, comme le montrent des actes notariés, on le retrouve plus tard en tant que « maître calfat », c’est-à-dire qu’il dirige une équipe qui comptait en principe une dizaine d’ouvriers calfats. Le couple qu’il forme avec Marie Recolin aura une dizaine d’enfants et, détail curieux, les deux époux mourront le même jour, le 13 mars 1733, Marie à quatre heures de l’après-midi, et Laurent à six heures : accident ? maladie contractée simultanément ? Ou bien l’émotion a-t-elle eu raison des quatre-vingts ans du maître calfat ?

L’acte de sépulture des deux époux,
paroisse Saint-Louis de Sète.

Femmes folles à la messe, 1684

jmg, · Catégories: religion, Sète
Dans le registre des BMS  de 1677 à 1721 de la paroisse Saint-Joseph à Sète, on trouve une page entière qui n’est pas consacrée à un acte, mais qui relate une pénitence imposée à trois paroissiennes :

« Le seizième jour de juillet de l’année
mil six cent quatre-vingt-quatre
jour de dimanche dame Jeanne Pioch
femme de Jean Aubenque et damoi-
selle  Fulienne Bourguignonne femme
du sieur Etienne Doulques maître chirurgien
et damoiselle Benoite fille du
sieur Benoit se sont présentées à la
messe de paroisse étant à genoux
proche le balustre pour réparer
le scandale qu’elles avaient causé
dans l’église s’étant querellées et
outragées par de paroles fort inconvenantes
et la dame d’Aubenque ayant même
haussé la main pour donner un
soufflet à celle qui l’avait outragée
et pour cet effet après avoir demandé
pardon à Dieu, à l’église et à tous les
assistants se sont réconciliées à la vue
et en la présence de toute l’assistance
de quoi j’ai dressé le présent verbal pour
servir à l’avenir de règle à toutes
celles et à tous ceux qui s’emporteraient
à de semblables excès. En foi de quoi ai
signé le présent verbal et prié plusieurs
personnes de mérite de le signer. Fait
à Cette le jour que dessus à la fin de la
mission que nous avons fait dans
ledit lieu de Cette
        Amiel prêtre
doctrinaire et missionnaire
        Pierynete (?)
prêtre doctrinaire et missionnaire
  ( ?) Viguier Lapeire présent »

Dans la marge, écrit à la verticale on lit :

« Scandale passé dans l’église de Saint
Louis à la fin de la mission par le Père
Amiel »

En fait, il s’agit d’une seule et même église, Saint-Joseph des Métairies, aujourd’hui disparue. Saint Louis est le saint patron de Sète, hommage du port à son fondateur Louis XIV et l’église Saint-Louis elle-même ne sera consacrée qu’en 1703.
Donc, en ce dimanche 7 juillet 1684, à la grand messe, trois femmes se voient infliger une punition publique : on les place à genoux devant la balustrade qui sépare la nef et le chœur et elles doivent implorer le pardon non seulement de Dieu, et de l’église, mais aussi de « tous les assistants », sûrement une grande partie de la population de Sète, qui ne compte encore que 800 habitants. Son nom s’écrit d’ailleurs Cette jusqu’en 1928, où apparemment on est las de l’homonymie avec l’adjectif démonstratif.
Pourquoi une pareille humiliation ? Les prêtres auteurs de l’acte le disent dans ambiguïté : il s’agit de faire un exemple pour prévenir le retour de « semblables excès ». Le souci d’assurer l’ordre pendant les offices est en effet constant au XVIIème siècle. Dans les registres de Mèze, de l’autre côté de l’étang de Thau, on trouve plusieurs pages consacrées au « Respect des églises », car celles-ci sont un lieu de rencontre et de sociabilité : on y bavarde, on y cancanne, on y drague… Soixante ans avant, le pape Urbain VIII a même interdit de fumer dans les églises et sous leur porche.
 Le scandale a été d’autant plus grand qu’il a eu lieu pendant l’accomplissement d’une « mission », car les deux prêtres signataires sont sans doute des Oratoriens venus prêcher à Sète, ville nouvelle où les mœurs semblent avoir été assez libres pour l’époque et qui, en plus, accueillait un grand nombre de calvinistes.
Quelle est la faute commise par les trois pénitentes ? Une querelle qui est allée trop loin ; sûrement un échange verbal qui tourne à la dispute. Fulienne Dolques a un mot plus fort que les autres à l’égard de Jeanne Aubenque, cette dernière s’emporte au point de donner une gifle… Tout cela quand l’église est pleine de paroissiens.
Qui sont les protagonistes ? Mise à part peut-être la jeune Benoite dont rien n’est dit sur la part qu’elle a prise au scandale, aucun d’entre eux n’est natif de Sète, dont la première pierre a été posée en 1666.
Jeanne Pioch ou Puech est née à Mèze le 5 juin 1650. À dix-sept ans elle a épousé Jean Aubenque qui est né à Agde. En 1684, celui-ci est « patron de marine », c’est-à-dire propriétaire et commandant d’un bateau de pêche, métier dangereux puisqu’il arrive que les pêcheurs sétois soient attaqués en mer par les Barbaresques. Les époux Aubenque-Pioch sont mes ancêtres à la douzième génération.
Fulienne Bourguignon quant à elle est l’épouse d’Étienne Dolques, un maître chirurgien venu de Florensac, à une trentaine de kilomètres, pour s’installer à Sète en 1677 ; lui et ses trois collègues ne manquent pas d’ouvrage à l’hôpital rudimentaire qu’on a dû bâtir à cause des multiples accidents du travail liés à la construction de la grande jetée. Le patronyme de son épouse a été mis au féminin, Bourguignonne, comme il advient souvent, et son nom marital a été écrit ici sous la forme Doulques, suivant une tendance phonétique de l’époque.
La troisième pénitente enfin, « Benoite fille du sieur Benoit », n’est désignée  que par un  prénom. Il est possible qu’on se trouve devant le même usage que celui des journaux actuels, qui ne mentionnent pas le nom de famille d’un mineur mêlé à un fait divers, et qu’elle soit très jeune. En l’occurrence, la fille porte le même prénom que son père, ce qui est très fréquent : le père de Jeanne Pioch s’appelait aussi Jean.
À propos de ces noms, il faut remarquer que les termes de civilité ne sont pas identiques : d’un côté « dame Jeanne Pioch femme de Jean Aubenque », de l’autre « damoiselle  Fulienne Bourguignonne femme du sieur Etienne Doulques » et « damoiselle Benoite fille du sieur Benoit « . Le mot « damoiselle », nous dit Littré, est le « titre qu’on donnait autrefois dans les actes aux filles nobles » ; en fait il était employé aussi pour les femmes mariées de la noblesse et ici il sert à souligner que Fulienne et Benoite appartiennent à la classe des notables, comme l’indique le « sieur » qui précède le nom de leur mari ou de leur père. Le soufflet de Jeanne Pioch donné à une personne « de condition » en a-t-il été perçu comme plus grave ?
Une dernière remarque : socialement ces trois femmes n’existent et ne sont définies que par les hommes : deux par leur mari, elles sont « femmes de », et la troisième par son père, elle est « fille du sieur Benoit » et rien d’autre.
En conclusion, on aimerait bien savoir la raison de cette querelle dont le souvenir a traversé plus de trois siècles. Mais les documents ne fournissent aucun indice et il faut se méfier de l’imagination !