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#généathème 100 mots pour une vie : Francisco Preses, soldat espagnol

Un généathème qui doit rappeler à certains l’épreuve de français du baccalauréat, telle qu’on la passait naguère : les candidats avaient à résumer un texte en un nombre de mots déterminé. Ce mois-ci c’est la vie d’un ancêtre que Sophie Boudarel nous propose de résumer en cent mots.
En 1744 l’Infant d’Espagne traverse le fleuve du Var avec son armée et occupe Nice. Les années suivantes plusieurs soldats espagnols épousent des Niçoises. Parmi eux, Francisco Preses, mon Sosa 176, qui se marie avec Francesca Daleuse le 9 juin 1749. Né à Corça, province de Gerona, il parlait en catalan et elle en niçois, mais ils devaient se comprendre ; d’ailleurs les amoureux n’ont pas toujours besoin des mots. Puis le patronyme, italianisé, est devenu Presi, nom de jeune fille de mon arrière-grand-mère. Merci, Francisco, mon aïeul, grâce à toi je me sens encore un peu moins français !

Soldat de l’An II et mari trompé

Pendant que les Poilus en 14-18 attendent dans la tranchée le coup de sifflet qui les enverra devant les mitrailleuses, leurs femmes, à l’arrière, ne s’ennuient pas toujours. Telle est la situation que Raymond Radiguet a immortalisée dans son roman Le Diable au corps en 1923. Mais toutes les guerres fournissent aux épouses volages des occasions semblables, comme le suggère un acte de naissance établi à Nice en 1795 :

« Aujourd’hui cinquième
jour complémentaire an trois
de la république une et
indivisible à trois heures de
relevée par devant nous Gaetan
Lanciarés officier public soussigné
est comparue à la maison
commune la citoyenne Angélique
Martin sage-femme native et
domicilée en cette commune
laquelle, assistée des citoyens
Honoré Martin perruquier
âgé de quarante ans et
Louis Giraud revendeur âgé
de soixante ans tous deux natifs
et domiciliés en cette commune,
nous a déclaré que Thérèse
Roubaudi native de cette
commune, native et domiciliée
en cette commune, fille à feu
Jean Pierre Roubaudi, et

d’Antoinette Beugouin, épouse
d’Antoine Balestre  absent de cette
commune et en pays ennemi depuis
deux ans et demi, est accouchée le
premier complémentaire, à quatre
heures du soir dans son domicile
situé à la place quarrée section
cinquième, des œuvres d’un frère
d’armes qu’elle ne connaît pas d’un
enfant femelle , qu’elle nous a
présenté, et auquel elle a
donné le prénom d’Angélique
Roubaudi, d’après cette
déclaration que les témoins
ont certifiée conforme à
la vérité et la représentation
qu’il nous a été faite de
l’enfant femelle dénommé,
avons dressé le présent

acte que la
déclarante et premier
témoin ont signé avec
nous, et non le second
témoin pour ne savoir.
Fait à la maison commune
de Nice le jour, mois
et an ci-dessus. »

L’histoire est assez simple et relèverait du vaudeville si les circonstances n’étaient empreintes de tragique : les Français ont annexé le Comté de Nice en 1792 et y ont imposé leur administration. On est le 21 septembre 1795 ; deux ans et demi auparavant, le 23 février 1793, la Convention a décrété la levée en masse, première mobilisation de l’histoire de France. Un soldat niçois, Antoine Balestre, a dû partir se battre quelque part en Europe.

Pendant ce temps, sa femme, Thérèse Roubaudi, ne lui a guère été fidèle et elle met au monde, le 17 septembre 1795, une fillette que la sage-femme va déclarer sous le prénom d’Angélique. On impose au nouveau-né le patronyme de sa mère et l’officier d’état-civil note que cette enfant est le fruit « des œuvres d’un frère d’armes qu’elle ne connaît pas ». Autrement dit, Thérèse a eu pour amant un autre soldat dont on souhaite peut-être protéger l’identité. D’ailleurs, pourquoi la sage-femme a-t-elle attendu quatre jours pour sa déclaration à la « maison commune » ?

Cette histoire peu glorieuse pourrait en rester là, mais un acte de baptême figurant dans les registres de la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate, lui donne un rebondissement curieux :

 » Die 22 septembris
Angelica Magdalena Teresia Francisca Boissié filia Petri,
et Teresia Roubaudi conjugum Boissié, nata die 17 hujus
baptisata a Rdo. Joanne Delserre Vico. Patrini fuere
Julius Bovis, et Magadalena Gairauda. »

« Le 22 septembre [1795]
Angélique Madeleine Thérèse Françoise Boissié fille de Pierre,
et de Thérèse Roubaudi époux Boissié, née le 17 de ce mois,
a été baptisée par le Révérend Jean Delserre Vicaire. Ses parrain et marraine ont été
Jules Bovis et Madeleine Gairaud. »

Il s’agit manifestement de la même enfant : le premier prénom, Angélique, et l’identité de la mère, Thérèse Roubaudi, ainsi que la date de naissance, 17 septembre 1795, correspondent aux données de l’état-civil. Ce qui est surprenant est de lui voir attribuer un père qui est nommé, Pierre Boissié, et de présenter ce père comme l’époux légitime de Thérèse. A-t-on osé mentir au prêtre en prêtant à celle-ci un époux fictif qui est peut-être le père de l’enfant et qui lui donnerait ainsi son nom ?

Mariée à quatorze ans, morte à dix-huit, 1808

« Mairie de Nice,
Arrondissement communal de Nice,
Du deux floréal an onze de la République française,
Acte de mariage de Pierre Antoine Robaut, âgé de vingt-quatre ans et cinq mois… »

Ainsi commence un acte de mariage niçois en 1803 : les Français ont en effet occupé le Comté de Nice en 1792 et ils ont imposé leur république et leur langue, qui a remplacé le latin et l’italien dans les actes officiels. Les prénoms aussi ont été francisés et le marié, qui est né Pietro Antonio en 1778, se retrouve Pierre Antoine devant l’adjoint au maire en 1803.
Mais le plus étonnant est dans la suite, qui nous présente la mariée : « Jeanne Marie Macarry, âgée de de quatorze ans et trois mois, née à Nice le treize décembre mille sept cent quatre-vingt-neuf ». Vraiment jeune ! Mais son père est d’accord, comme le précise l’acte : « Après que Joseph Macarry, père de l’épouse, a eu donné son consentement à ce que Jeanne Macarry, sa fille mineure, s’unisse en mariage avec ledit Pierre Antoine Robaut. »
L’idée qui vient immédiatement à l’esprit est que ce mariage est rendu inévitable par la grossesse de la mariée. Nous conseillons au passage à tous les généalogistes de comparer systématiquement la date d’un mariage avec la date de naissance du premier enfant du couple : ils ne trouveront pas toujours l’écart règlementaire des neuf mois. Mais l’examen des registres de naissance montre qu’il faut attendre 1808 pour que Pierre Antoine et Jeanne Marie aient un enfant. A-t-elle été victime d’une fausse couche ? Impossible de le savoir. A-t-elle avorté ? Si cette possibilité était à envisager, il est peu probable que le mariage ait eu lieu.
Quoi qu’il en soit, un fils naît au couple le 25 janvier 1808, qui reçoit le prénom très courant d’Honoré. Mais un peu plus de deux semaines après, le 11 février, la jeune mère décède, très probablement des suites de son accouchement ; elle a à peine plus de dix-huit ans.
Les deux époux étaient du quartier de Carras, qui n’était pas encore urbanisé, et Jeanne Marie est qualifiée de « cultivatrice » dans son acte de décès. Quant à Pierre Antoine Robaut, dès le 8 juillet 1808, il se remarie avec une certaine Marie Elisabeth Straudo et c’est de ce deuxième couple que nous descendons.