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Alerte aux Camisards

Les registres de la paroisse Saint-Joseph de Sète pour les années 1677 à 1721 contiennent un texte curieux, qui n’est pas un acte : Continue la lecture

#généathème : propagande à la messe en 1915

Comment les « Poilus » et leurs familles ont-ils pu accepter quatre ans de massacres et de souffrances ? D’abord par peur du conseil de guerre et du peloton d’exécution. Ensuite à cause du bourrage de crâne sur la patrie qui commençait à l’école primaire et aussi sous l’effet de la propagande à laquelle tous les organes de la société contribuaient, y compris l’Église catholique, qui avait pourtant depuis 1905 pas mal de choses à reprocher à la République ; mais, Union Sacrée oblige, cette Église a apporté sa quote-part quand il s’est agi d’encourager l’hécatombe.

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Des mains dénonciatrices

En parcourant les registres des actes de baptême de Nice des XVIIème et XVIIIème siècles, on peut être surpris de découvrir dans les marges des dessins qui représentent une main droite, l’index tendu, parfois au bout d’un avant-bras.

Les plus anciennes de ces mains apparaissent dans les registres de la cathédrale Sainte-Réparate à la fin du XVIIème siècle. La première qu’on rencontre est dans un dessin qui encadre la date du 1er janvier 1687, comme si le prêtre avait voulu célébrer la nouvelle année :
Une banderole, soutenue par deux oiseaux et ornée de branches de laurier, porte la mention « Il Primo Genaro 1687 », « le premier janvier 1687 ». Curieusement, un bras se tend vers un des rameaux de laurier, comme si la main voulait le montrer. Le dispensateur des sacrements et auteur de ces actes est le vicaire de la cathédrale de Nice, Gioanni Battista Fighiera, dont l’intérêt manifeste pour les beaux graphismes est évoqué dans un autre article, Un registre illustré, 1689.
Quelques pages après une autre main apparaît ; cette fois-ci elle est dans la marge gauche du registre:

« Alli 30 Marzo 1687
Angelica figliola naturale di Gianetto Daleuze del luogo di Berra
et Maria Milla del luogo di Peglione nata li 29 detto
battezata da me Gio Batta Fighiera V.Curato Padrino e stato
Honorato Gerbino, Madrina Angelica sua moglie. »

« Le 30 mars 1687
Angelica fille naturelle de Gianetto Daleuze du lieu de Berre
et de Maria Milla du lieu de Peillon, née le 29 dudit mois,
baptisée par moi Gio. Batta. Figiera Vicaire Curé. Le parrain a été
Honorato Gerbino, la marraine Angelica son épouse. »

 La main semble donc avoir ici une fonction, qui est de signaler un enfant naturel ; dans cet acte le père est d’ailleurs connu et nommé. On retrouve souvent cette main chargée de désigner les naissances illégitimes, par exemple sur cette page de septembre 1687, où les mains sont deux :
Les mères respectives des petits Francesca et Giuseppe sont nommées, mais les nouveaux-nés sont déclarés « ignoto padre », « de père inconnu ». Ces baptêmes d’enfants illégitimes désignés par des dessins de main sont relativement rares : sur les quelque 600 actes de baptême de l’année 1687, seules quatre naissances sont signalées comme naturelles. La pratique se poursuit tout au long du XVIIIème siècle :

« Alli 4 Aprile 1731
Ludovica figlia naturale di Antonio Francisco Blanc e Cattarina Raÿbauda
nata hieri… »
« Le 4 avril 1731
Ludovica fille naturelle d’Antonio Francisco Blanc et de Cattarina Raybaud
née hier… »

On remarquera  ici la reprise du dessin, soit que le premier essai ait été orienté trop vers le haut, soit que la plume d’oie ait lâché un « pâté’. L’habitude de marquer les naissances illégitimes d’une main perdure pendant l’occupation française de 1792 à 1814, ainsi en 1801 :

« Die 19.Xbris
Beatrix Maria Bessi filia naturalis Mariae Bessi, cujus pater
ignoratus, nata heri, Bapa. a Rdo. Josepho Peirani Vic°.
patrini fuere Salvator Solinas et Maria Grec. »

« Le 19ème jour de décembre (1801)
Beatrice Maria Bessi fille naturelle de Maria Bessi, dont le père
est inconnu, née hier, baptisée par le Révérend Giuseppe Peirani Vocaire,
ses parrain et marraine ont été Salvator Solinas et Maria Grec. »

Pendant la période « sarde », de 1814 à 1860, Nice retourne au sein du royaume de Piémont-Sardaigne et l’enregistrement de l’état-civil est à nouveau assuré dans les registres paroissiaux. Mais l’apparition de formulaires imprimés interdit ces fantaisies graphiques et les mains qui signalaient les naissances illégitimes disparaissent

Baptême d’un musulman en 1638

Au XVIIème siècle les Barbaresques, ces pirates basés dans les ports du Maghreb, hantent la Méditerranée et sèment la terreur chez les navigateurs européens. D’après un historien contemporain, entre 1628 et 1634, ils capturent 80 navires et réduisent 1 336 Français en esclavage(1). Mais il arrive aussi que les galères de la marine royale affrontent les chebecs des Barbaresques et fassent des prisonniers, comme en témoigne l’acte de baptême suivant, établi à Agde dans le Languedoc en 1638 :

 

« L’an mil six cent trente huict, je curé soussigné ay baptizé solemniter
un more captif de  Mr. Puget de la présente ville ; estant son parrain
Messire Fulcrand de Barrès évêque et comte d’Agde lequel
luy a imposé le nom Fulcrand : sa marraine demoiselle Anthonitte Michelle, sœur
de dame de Roque en foy de quoi à Agde ce 14 novembre 1638 dans l’église St-Étienne. »

D’abord l’acte précise que le baptisé est un « more », un authentique Maghrébin et non pas un « renégat », c’est-à-dire un Européen converti à l’Islam. Ces renégats étaient nombreux, au point de former semble-t-il jusqu’aux trois-quarts des combattants embarqués sur les navires barbaresques. En cas de capture ils étaient impitoyablement condamnés à mort et exécutés.

Tout dans cet acte montre qu’on a voulu célébrer avec faste un événement qui est rare. En atteste l’adverbe latin solemniter, « solennellement », qu’il est usuel d’employer dans un contexte en français. La graphie du r est bien sûr bizarre, mais on la retrouve sous la même main dans un acte de mars 1639, « son parrain Mr. Bernard Bordy » :

 La personnalité du parrain témoigne aussi de l’importance qu’on attache à ce baptême : c’est l’évêque lui-même, Fulcrand de Barrès, évêque d’Agde de 1629 à 1643, qui a choisi d’être le parrain du nouveau chrétien. La cérémonie a d’ailleurs lieu dans la cathédrale, qui est l’église Saint-Étienne. On notera au passage que l’identité de l’évêque est écrite dans l’acte en caractères plus gros que le reste. Suivant la coutume, le parrain donne son prénom à son filleul, prénom qui rappelle Saint Fulcrand, lui-même évêque de Lodève au Xème siècle, un des saints les plus révérés en Languedoc. Ce choix est donc également significatif de l’intégration du Maure à la province qui l’accueille.

Le Port et la Cathédrale d’Agde,
lithographie d’Albert Robida, 1893. Gallica-BnF

Quant à la marraine, elle aussi appartient à la bonne société comme le montre l’appellatif « demoiselle ». Michelle n’est pas son deuxième prénom, c’est son patronyme, Michel, mis au féminin comme il est souvent d’usage en Languedoc. Le curé souligne l’importance sociale de cette marraine en précisant que sa sœur est Isabeau, qui a épousé un militaire, Jean de Roque. La marraine a sans doute beaucoup plus de soixante ans(2) ; pourquoi en avoir choisi une aussi âgée ? Le Maure est un adulte et on souhaite probablement qu’il y ait une différence d’âge suffisante entre eux deux. Peut-être même craint-on qu’il ne courre après, comme le fera plus tard L’Ingénu de Voltaire avec sa propre marraine. Depuis Tite-Live les habitants de l’Afrique du Nord traînent avec eux une certaine réputation…

Enfin, il est impossible d’apporter des précisions sur ce « M. Puget de la présente ville », dont le baptisé est « captif » : on peut cependant émettre l’hypothèse qu’il s’agit du capitaine de la galère qui l’a fait prisonnier.

En conclusion on pourrait se demander quel est le degré d’adhésion du Maure à sa nouvelle religion et aussi quels avantages ou allègements de sa captivité il a pu tirer de sa conversion.

Un capitaine barbaresque,
gravure allemande du XVIIème siècle

(1) Roland Courtinat La piraterie barbaresque en Méditerranée XVIe-XIXe siècle, Serre Éditeur 2003.
(2) Les renseignements généalogiques ont été empruntés sur Geneanet à M. André Azemar(zez07), qui , outre des remerciements, mérite des félicitations, car les registres paroissiaux d’Agde sont très incomplets.

Bénédiction d’un filet de pêche à Sète en 1687

Les registres de BMS de la paroisse Saint-Joseph de Sète contiennent en 1687 un acte curieux, qui ne concerne pas un être humain, mais un filet de pêche.

« L’an de grâce 1687 et le dixieme du
mois d’aoust le grand filet
appelé bourdigou a esté béni
par le sieur Jean Bousquet
vicaire de la parroisse ancienne de
Sainct Joseph Lieu de Cette diocèse
d’Agde présents sieur Guilhaume
Benezch habitant et fermier
dudit Cette Guilhaume Benezech
et François Couderc valet du
sieur Lieutenant
                              Bousquet »

Le languedocien est très proche du provençal et le Dictionnaire de la Provence et du Comté Venaissin publié à Marseille en 1785 par Claude-François Achard donne une définition du mot bourdigou : « bourdigou, s.m. Terme de pêcheur, sorte de filet pratiqué avec des roseaux & des joncs pour arrêter le poisson. Les bordigues se font ordinairement sur les canaux qui vont de la mer aux étangs salés. » Cette définition est confirmée par Frédéric Mistral dans son Tresor dou Felibrige en 1878 : « bourdigo, bordigo. Bordigue, enceinte de roseaux et de joncs, que l’on construit dans les canaux qui communiquent des étangs à la mer, pour y prendre du poisson. »
L’engin, dont le nom a été francisé en « bordigue », n’est donc pas un filet à proprement parler, c’est-à-dire un maillage de cordelettes, c’est une sorte d’enclos fait de roseaux qu’on installe à des endroits où passe un courant pour attraper les poissons. À Sète, le canal qui met en communication la mer et l’étang de Thau est tout à fait approprié à cette technique de pêche. Cette « bordigue », autorisée par lettres-patentes de janvier 1685, est en fait une entreprise industrielle qu’on va bientôt accuser de dépeupler l’étang de Thau de son poisson. (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Éditions Privat, Toulouse, 1991). La mise en place du dispositif s’est en effet accompagnée de la construction de bâtiments où l’on fabrique des salaisons avec le produit de la pêche.
L’entrepreneur, qui a investi plus de 50 000 livres dans la « bordigue » et l’usine qu’elle dessert, Esprit Turc, n’est pas présent à la cérémonie, ou tout au moins il n’est pas nommé. Sont là des personnages importants : Guilhaume Benezech, « habitant et fermier », est probablement celui qui gère l’installation. Il est étonnant de le voir apparaître deux fois dans l’acte : bévue du vicaire ou présence d’un homonyme ? Il faut dire que les Benezech, natifs de Bouzigues sur la rive est de l’étang de Thau, sont nombreux à Sète – j’en ai dans mes ancêtres. Quant au lieutenant évoqué, c’est le « lieutenant de justice » Goudard, un des deux consuls de Sète en cette année 1687. Apparemment il a délégué à la cérémonie son « valet », François Couderc, qui est plutôt un directeur de cabinet qu’un simple serviteur.
La bénédiction accordée par le prêtre et la présence d’un personnage officiel montrent l’importance vitale qu’a la pêche dans la subsistance des premiers habitants de Sète, ville fondée, rappelons-le, en 1666.

Un philosophe au village

Dans la morne répétition des actes paroissiaux, c’est toujours un plaisir de tomber sur une notation inattendue, par exemple cet acte de baptême établi en 1776 à Trévillers, dans la province de Franche-Comté, aujourd’hui canton de Maîche, département du Doubs :

« Xavier Ferréol fils de Guillaume Joseph Gentil

et de Thérèse Gabrielle Régnier, sa femme, est né

et a été baptisé le vingt-et-un du mois d’août
l’an mille sept cent soixante-seize. Ses parrain et
marraine sont François Xavier Ferréol Régnier
philosophe et demoiselle Parrot illettrée de ce
enquise. »

Ce baptême est célébré à la paroisse de Trévillers, mais les parents du nouveau-né habitent dans le village voisin de Thiébouhans qui appartient à cette paroisse. Ce Xavier Ferréol âgé de moins d’un jour est mon ancêtre à la 5ème génération, mon Sosa 48. Thiébouhans est à cette époque un minuscule village qui, en 1791, ne comptera que 191 habitants. 
Rien que de très banal dans tout cela, si ce n’est la profession inattendue  du parrain, « philosophe ». Ce n’est pas un métier ! À la rigueur on trouve des professeurs de philosophie, mais, dans ce modeste village du fond de la Franche-Comté, il n’y a ni collège ni université.

En plus François Xavier Ferréol Régnier est très jeune, il a dix-neuf ans, étant né en 1757. Il est l’oncle maternel du nouveau-né ; comme la mère de celui-ci, il est de Cernay-l’Église, à cinq kilomètres de Trévillers. 

Quelle signification donner alors à ce terme de « philosophe » ? La seule plausible, si on se rappelle qu’on est à l’époque de Voltaire et de Diderot, au « siècle des philosophes », est que, justement, ce jeune parrain serait un adepte de leurs idées ou que, sans être pour autant un intellectuel, il manifeste un certain esprit contestataire vis-à-vis du christianisme et de sa doctrine ou de son clergé, voire un certain dédain de la morale commune, puisque ces philosophes étaient souvent aussi des épicuriens.
Mais les choses ne doivent pas aller bien loin, puisque le curé de Trévillers l’a admis à participer au sacrement du baptême. Le prêtre, facétieux, a probablement même exprimé une certaine moquerie en mentionnant cette qualité de « philosophe » dans l’acte, allant jusqu’à tirer, volontairement ou non, un effet de contraste entre « François Xavier Ferréol Régnier philosophe et demoiselle Parrot illettrée ». Rappelons que ce mot de « demoiselle » ne fait pas référence au statut marital de la marraine, mais qu’il désigne une femme d’un statut social supérieur, ce qui n’a rien d’étonnant, car on est dans un milieu de paysans aisés et les Régnier ont même eu des ancêtres dans la petite noblesse créée par les Habsbourg.
Un dernier détail tendrait à suggérer que François Xavier Ferréol assumait ce personnage de « philosophe » et qu’il possédait quelque bagage culturel : si on examine de près sa signature, où il a représenté ses trois prénoms par leurs initiales, on constatera qu’au milieu du premier f, correspondant à François, se trouve une petite boucle que ne comporte pas le deuxième f, celui de Ferréol. Cette boucle fait ressembler ce f à la lettre phi du grec, φ, la première lettre des mots « philosophie » et « philosophe », qui sert encore aux étudiants d’aujourd’hui pour abréger ces mots.
 Ajoutons pour terminer que, si la reproduction de l’acte n’est pas très bonne, c’est qu’il s’agit de la numérisation d’une photocopie faite il y a plus de dix ans aux archives départementales de Besançon, celles-ci ne diffusant pas leurs registres en ligne sur internet.

Femmes folles à la messe, 1684

Dans le registre des BMS  de 1677 à 1721 de la paroisse Saint-Joseph à Sète, on trouve une page entière qui n’est pas consacrée à un acte, mais qui relate une pénitence imposée à trois paroissiennes :

« Le seizième jour de juillet de l’année
mil six cent quatre-vingt-quatre
jour de dimanche dame Jeanne Pioch
femme de Jean Aubenque et damoi-
selle  Fulienne Bourguignonne femme
du sieur Etienne Doulques maître chirurgien
et damoiselle Benoite fille du
sieur Benoit se sont présentées à la
messe de paroisse étant à genoux
proche le balustre pour réparer
le scandale qu’elles avaient causé
dans l’église s’étant querellées et
outragées par de paroles fort inconvenantes
et la dame d’Aubenque ayant même
haussé la main pour donner un
soufflet à celle qui l’avait outragée
et pour cet effet après avoir demandé
pardon à Dieu, à l’église et à tous les
assistants se sont réconciliées à la vue
et en la présence de toute l’assistance
de quoi j’ai dressé le présent verbal pour
servir à l’avenir de règle à toutes
celles et à tous ceux qui s’emporteraient
à de semblables excès. En foi de quoi ai
signé le présent verbal et prié plusieurs
personnes de mérite de le signer. Fait
à Cette le jour que dessus à la fin de la
mission que nous avons fait dans
ledit lieu de Cette
        Amiel prêtre
doctrinaire et missionnaire
        Pierynete (?)
prêtre doctrinaire et missionnaire
  ( ?) Viguier Lapeire présent »

Dans la marge, écrit à la verticale on lit :

« Scandale passé dans l’église de Saint
Louis à la fin de la mission par le Père
Amiel »

En fait, il s’agit d’une seule et même église, Saint-Joseph des Métairies, aujourd’hui disparue. Saint Louis est le saint patron de Sète, hommage du port à son fondateur Louis XIV et l’église Saint-Louis elle-même ne sera consacrée qu’en 1703.
Donc, en ce dimanche 7 juillet 1684, à la grand messe, trois femmes se voient infliger une punition publique : on les place à genoux devant la balustrade qui sépare la nef et le chœur et elles doivent implorer le pardon non seulement de Dieu, et de l’église, mais aussi de « tous les assistants », sûrement une grande partie de la population de Sète, qui ne compte encore que 800 habitants. Son nom s’écrit d’ailleurs Cette jusqu’en 1928, où apparemment on est las de l’homonymie avec l’adjectif démonstratif.
Pourquoi une pareille humiliation ? Les prêtres auteurs de l’acte le disent dans ambiguïté : il s’agit de faire un exemple pour prévenir le retour de « semblables excès ». Le souci d’assurer l’ordre pendant les offices est en effet constant au XVIIème siècle. Dans les registres de Mèze, de l’autre côté de l’étang de Thau, on trouve plusieurs pages consacrées au « Respect des églises », car celles-ci sont un lieu de rencontre et de sociabilité : on y bavarde, on y cancanne, on y drague… Soixante ans avant, le pape Urbain VIII a même interdit de fumer dans les églises et sous leur porche.
 Le scandale a été d’autant plus grand qu’il a eu lieu pendant l’accomplissement d’une « mission », car les deux prêtres signataires sont sans doute des Oratoriens venus prêcher à Sète, ville nouvelle où les mœurs semblent avoir été assez libres pour l’époque et qui, en plus, accueillait un grand nombre de calvinistes.
Quelle est la faute commise par les trois pénitentes ? Une querelle qui est allée trop loin ; sûrement un échange verbal qui tourne à la dispute. Fulienne Dolques a un mot plus fort que les autres à l’égard de Jeanne Aubenque, cette dernière s’emporte au point de donner une gifle… Tout cela quand l’église est pleine de paroissiens.
Qui sont les protagonistes ? Mise à part peut-être la jeune Benoite dont rien n’est dit sur la part qu’elle a prise au scandale, aucun d’entre eux n’est natif de Sète, dont la première pierre a été posée en 1666.
Jeanne Pioch ou Puech est née à Mèze le 5 juin 1650. À dix-sept ans elle a épousé Jean Aubenque qui est né à Agde. En 1684, celui-ci est « patron de marine », c’est-à-dire propriétaire et commandant d’un bateau de pêche, métier dangereux puisqu’il arrive que les pêcheurs sétois soient attaqués en mer par les Barbaresques. Les époux Aubenque-Pioch sont mes ancêtres à la douzième génération.
Fulienne Bourguignon quant à elle est l’épouse d’Étienne Dolques, un maître chirurgien venu de Florensac, à une trentaine de kilomètres, pour s’installer à Sète en 1677 ; lui et ses trois collègues ne manquent pas d’ouvrage à l’hôpital rudimentaire qu’on a dû bâtir à cause des multiples accidents du travail liés à la construction de la grande jetée. Le patronyme de son épouse a été mis au féminin, Bourguignonne, comme il advient souvent, et son nom marital a été écrit ici sous la forme Doulques, suivant une tendance phonétique de l’époque.
La troisième pénitente enfin, « Benoite fille du sieur Benoit », n’est désignée  que par un  prénom. Il est possible qu’on se trouve devant le même usage que celui des journaux actuels, qui ne mentionnent pas le nom de famille d’un mineur mêlé à un fait divers, et qu’elle soit très jeune. En l’occurrence, la fille porte le même prénom que son père, ce qui est très fréquent : le père de Jeanne Pioch s’appelait aussi Jean.
À propos de ces noms, il faut remarquer que les termes de civilité ne sont pas identiques : d’un côté « dame Jeanne Pioch femme de Jean Aubenque », de l’autre « damoiselle  Fulienne Bourguignonne femme du sieur Etienne Doulques » et « damoiselle Benoite fille du sieur Benoit « . Le mot « damoiselle », nous dit Littré, est le « titre qu’on donnait autrefois dans les actes aux filles nobles » ; en fait il était employé aussi pour les femmes mariées de la noblesse et ici il sert à souligner que Fulienne et Benoite appartiennent à la classe des notables, comme l’indique le « sieur » qui précède le nom de leur mari ou de leur père. Le soufflet de Jeanne Pioch donné à une personne « de condition » en a-t-il été perçu comme plus grave ?
Une dernière remarque : socialement ces trois femmes n’existent et ne sont définies que par les hommes : deux par leur mari, elles sont « femmes de », et la troisième par son père, elle est « fille du sieur Benoit » et rien d’autre.
En conclusion, on aimerait bien savoir la raison de cette querelle dont le souvenir a traversé plus de trois siècles. Mais les documents ne fournissent aucun indice et il faut se méfier de l’imagination !