Archives pour la catégorie soldats

Deux soldats espagnols tués par la foudre, Nice 1744

Le 13 avril 1744, une armée espagnole occupe Nice ; le lendemain même un accident assez rare frappe deux de ses soldats : Continue la lecture

#ChallengeAZ 2015 F comme François Ier

On célèbre cette année le cinquième centenaire du couronnement de François Ier et de la bataille de Marignan. Belle occasion de déployer l’arsenal des idées reçues et de rappeler le rôle de ce monarque dans l’éclosion en France de ce qu’on appelle la Renaissance, parce qu’il a pillé et saccagé l’Italie du Nord. En effet on ne doit pas oublier que, moralement, le personnage de François Ier n’est guère odoriférant : en 1543 il profite de son alliance avec le sultan Soliman pour envoyer les Turcs assiéger Nice et mes ancêtres niçois doivent subir l’assaut de vingt mille Ottomans, plus nombreux que la population de Nice elle-même. Mais j’ai une consolation : à la bataille de Pavie en 1525 des hommes d’armes francs-comtois appartenant aux troupes de Charles-Quint ont aidé à la défaite et à la capture du roi de France ; parmi eux mon aïeul Jean Bouhelier et son frère Alexandre, qui ont été anoblis par l’empereur.

La mort d’un soldat de la Grande Armée

Quand un soldat meurt en 1914-1918, l’information de son décès suit un cheminement bien rôdé qui passe par le Service de l’état civil du ministère de la Guerre et la préfecture du lieu de résidence du défunt. Ce sont ensuite le facteur ou les gendarmes, voire le maire lui-même, qui transmettent la nouvelle à son épouse ou à ses parents s’il n’est pas marié. Les voies ne sont pas très différentes sous le Premier Empire, mais il arrive que la machinerie soit désorganisée quand la Grande Armée se bat au loin et surtout quand elle subit des revers. Ainsi en témoigne un acte des registres de Saint-André-de-Sangonis dans l’Hérault :

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#généathème : François Dagnino, infirmier

Le centenaire de la guerre de 1914 me fournit l’occasion d’évoquer un autre de mes grands-oncles, que j’ai bien connu dans mon enfance et qui a eu la chance de participer de façon pacifique au conflit, François Dagnino.Il est né le 3 mars 1889 à Nice où son grand-père, Angelo Dagnino, était venu d’Alessandria dans le Piémont pour s’y s’installer. Quand la guerre éclate, François est employé de commerce. D’après les registres militaires, il a les cheveux blonds et les yeux marron, le nez aquilin et un menton à fossette. Il mesure 1,63 m et porte au front une cicatrice due à une chute.

En 1909 il s’est marié avec Marie Bellon, une des sœurs aînées de ma grand-mère et, en 1912, ils ont eu une fille, Thérèse.

C’est un bon vivant et il est atteint de ce qu’on n’appelait pas encore une légère surcharge pondérale. À cause de cet embonpoint, il est mobilisé dans le service auxilaire du Régiment d’Antibes, le même 111e RI qu’Auguste Robaud, qui devient son beau-frère en 1918.

François Dagnino est ensuite enrôlé dans la 15e section d’infirmiers militaires, qui appartient au 15e Corps d’Armée et il est promu caporal le 1er février 1915  ; il devient sergent en novembre 1916. La 15e section d’infirmiers participe à la campagne d’Orient.

On peut d’ailleurs se poser des questions : comment ces infirmiers étaient-ils formés ? De nos jours c’est un métier qui demande plusieurs années d’études supérieures et des stages à l’hôpital. Ils devaient se limiter à prodiguer des premiers soins et avoir surtout un rôle de brancardiers. C’est de cette dernière fonction que la famille avait le souvenir à propos de François.

Le sergent François Dagnino,
photographie datée du 10 septembre 1918.
Sur l’écriteau au-dessus de lui on peut lire
« Abri bombardement ».
Il est démobilisé le 27 août 1919. Retourné à la vie civile, il devient marchand en gros d’huile d’olive – activité méditerranéenne s’il en est – et s’associe à un Juif. Depuis la nuit des temps, en effet, il existe à Nice une communauté israélite. Quand l’armée allemande occupe la « Zone Sud » en 1943, François va cacher son associé jusqu’à la Libération. J’ai entendu cette anecdote de la bouche de sa veuve, ma grand-tante Marie.

#généathème : André Girardot, chasseur alpin

Un jour, dans une discussion amicale, un Allemand m’a raconté que son père avait occupé la France; j’avais pu lui répondre que mon grand-père avait occupé l’Allemagne. Voici dans quelle occasion.

André César Toussaint Girardot, appelé plus couramment André, – c’est mon grand-père – est né le 24 novembre 1900 à Montpellier. D’après le registre militaire il a les yeux “châtain clair”. En fait ses yeux sont plutôt entre le vert et le gris. Il mesure 1,69 m. En 1918 il réside à Mende en Lozère où toute sa famille s’est installée avec son père Marius Toussaint Hilaire, que la famille appelle Hilaire, officier de réserve qui, depuis le début de la guerre, est officier instructeur dans cette ville avec le grade de lieutenant.
Comme beaucoup de jeunes gens de la bourgeoisie de cette époque, il a été élevé dans le patriotisme. Aussi il n’attend pas d’avoir dix-huit ans pour être mobilisé mais, à dix-sept ans et demi, il est « engagé volontaire pour la durée de la guerre le 28 août 1918 à la mairie de Mende au titre du 27e Bataillon de Chasseurs à Pied. » Il racontait que ce choix de « devancer l’appel », comme on disait, lui avait donné » la possibilité de « choisir son arme » . En l’occurrence ce sont les Chasseurs Alpins, dans lesquels il était fier d’avoir servi.
Il arrive au corps le 3 septembre 1918 et va subir le rude entraînement de cette troupe d’élite : exercices physiques avec un sac à dos chargé de 50 kg de pierres, marches interminables où les hommes chantaient « 40 km sans boire, sans boire… » ; apprentissage aussi de la boxe française où l’art était de décocher de terribles et inattendus coups de pied à son adversaire.
Mais quand ses classes sont terminées, l’armistice a été signé et la guerre est terminée. André va néanmoins vivre une aventure dont il se souviendra toute sa vie.
Après un séjour à Paris et dans les régions dites « libérées », le 27e BCA est en effet incorporé à la 46e division et va occuper la Rhénanie. Il stationne dans la ville de Jülich, qu’on appelle Juliers en français. 

André Girardot chasseur alpin en Rhénanie, 1919

 André est nommé caporal le 11 octobre 1919. Il pourrait être démobilisé mais, note le registre militaire, il « n’a pas demandé à être renvoyé dans ses foyers conformément à la [?] du 6 novembre 1919 » et attendra le 31 août 1920 pour retourner à la vie civile.

Un billet de 50 Pfennig émis à Jülich en 1919

 Le bataillon est ensuite envoyé avec le reste de la division en Haute-Silésie. En vertu du Traité de Versailles, cette province allemande a été détachée de la Silésie elle-même pour contribuer à reformer la Pologne ; sa localité la plus célèbre n’est pas encore Auschwitz. En attendant le référendum qui aura lieu le 10 mars 1921, les troubles y sont nombreux et parfois violents, car les Allemands qui vivent en Haute-Silésie craignent d’être expulsés par les Polonais. Aussi les Alliés envoient-ils un corps expéditionnaire formé de Français, d’Anglais et d’Italiens. Le 27e BCA va donc stationner dans le chef-lieu de la province, Oppeln, que les Polonais rebaptiseront Opole. 

Les Chasseurs Alpins défilent à Oppeln,
 photographie BnF-Gallica

 Les chasseurs alpins sont consignés dans leurs quartiers car on redoute les attentats. André racontait que le capitaine de sa compagnie, sorti quand même en ville pour affirmer sa bravoure, a été poignardé.

De plus il règne une quasi famine en Allemagne ; pendant la guerre le pays a déjà eu du mal à nourrir ses soldats, qui ont eu faim toute la durée du conflit et, en ces lendemains de défaite, la disette règne. D’après André, les Allemands cultivent des pommes de terre partout où ils peuvent, jusque sur le remblai des voies de chemin de fer. Des enfants viennent même à la porte de la caserne française pour demander du pain. Mon grand-père, brave homme, leur donne à manger, mais ses camarades lui disent : « Ne leur donne rien, André : dans vingt ans ils viendront te casser la figure ! »

Une vue d’Oppeln dans un album de cartes postales
rapporté par André Girardot

Barthélémy Cristini, niçois et fusillé en 1915

Le site Mémoire des Hommes publie aujourd’hui les dossiers d’un millier de malheureux fusillés pendant la guerre de 1914-1918. Nous en avons examiné un, pris au hasard parmi les condamnés originaires de Nice, pour rester dans la ligne de ce blog, et tenté une synthèse. C’est celui d’un certain Barthélémy Cristini.

Il est né à Nice le 10 février 1890. Au moment de son service militaire, il est « employé de bureau aux écritures ». C’est un garçon aux cheveux châtain et aux yeux marron, qui mesure 1,69m et n’a de particulier que le tatouage « Paul » qu’il porte sur l’avant-bras droit et l’ancre qui est dessinée sur sa main du même côté. On peut d’ailleurs se poser des questions à propos de ce prénom masculin gravé sur son bras : est-il homosexuel ? Dans la société de 1910 cela devait être difficile à vivre et impliquait vraisemblablement une attitude de rupture avec les conventions sociales qui explique peut-être les actes irrémédiables qui lui coûteront la vie.

Le 2 août 1914, Barthélémy Cristini est mobilisé dans le 141e RI, dit Régiment de Toulon. Dès le 14 août, à Montcourt en Moselle,  il est blessé par un obus et souffre de contusions. S’ensuit un séjour dans un hôpital de Montpellier d’où il sort le 28 août 1914. Il serait oiseux de raconter par le menu son parcours, qui n’est pas linéaire, mais fait d’allers-retours entre le dépôt et le front, car apparemment il a des problèmes de santé, notamment des rhumatismes. Ces périodes où il réussit à s’éloigner de la zone des combats sont-elles l’indice d’une envie de ne plus y revenir ?

Barthélémy Cristini est affecté ensuite au 111e RI, le même régiment que mon grand-oncle Auguste Robaud. Il est condamné à sept jours de prison pour une absence de 24 heures le 17 novembre 1914. Le 3 janvier 1915 il manque à l’appel et on le déclare déserteur. Il rentre à la compagnie le 20 janvier et « se rend à Marseille le 16 février 1915 où il est traduit devant le conseil de guerre de la 15e Région. » Il est condamné à deux ans de travaux publics le 9 mars 1915 « pour désertion à l’intérieur en temps de guerre. » C’est au Fort Saint-Nicolas, prison militaire de Marseille qu’il rencontre un certain Barbelin qui sera accusé en même temps que lui devant un autre conseil de guerre quelques mois plus tard. En effet, comme on a besoin d’hommes en première ligne, on les fait sortir de prison et on les renvoie au front.

Ces détails sont fournis par le Rapport sur l’affaire du caporal Graziani, des soldats Barbelin et Cristini du 111e Régiment d’Infanterie, qui expose aussi les faits suivants :

« Le 12 mai 1915, Cristini qui était arrivé du Dépôt avec le 9e Bataillon du 111e de Ligne depuis deux jours, et se trouvait au cantonnement de Joux-en-Argonne, se fit une injection de pétrole. L’abcès qui s’en suivit amena le 18 mai 1915, à Brocourt, son évacuation sur l’intérieur, puis son renvoi au Dépôt : il était toujours au Dépôt lorsque le 2 octobre 1915 fut lancé contre lui notre mandat d’arrêt. Il est donc resté 5 mois loin du front.
Non content d’avoir obtenu sa propre évacuation par ce procédé, Cristini pensa à faire profiter son ami Barbelin de son expérience : ces deux hommes qui, à la prison de Marseille, avaient appris d’un de leurs codétenus un système de correspondance chiffrée, s’en servirent pour communiquer au sujet d’un procédé coupable.
À la demande de Barbelin, Cristini lui expédia vers le 15 octobre une seringue à injections dans un colis de provisions. « Il m’indiqua, déclare Barbelin, qu’il fallait mettre dans la seringue quatre degrés de pétrole et me piquer à 10 centimètres au-dessus de la cheville »
Le 21 septembre 1915, la 2e Cie du 111e de Ligne à laquelle appartiennent Barbelin et le caporal Graziani prit position aux tranchées du Bois de Malancourt. C’est à Lambichamp que Graziani d’abord mis au courant par Barbelin et au Bois de Malancourt que Barbelin lui-même, le jour suivant, se firent des injections de pétrole.
Graziani fut évacué le 24 septembre, Barbelin le 25.
En présence de constatations médicales, Graziani écrivit au médecin-major chargé du dépôt d’éclopés de Brocourt une lettre d’aveux dans laquelle en outre il dénonçait Berbelin et Cristini : ces deux derniers ont avoué eux aussi par la suite. »

Les signatures des trois accusés au bas du procès-verbal
de leur confrontation
Les trois hommes vont être jugés par le Conseil de guerre de la 29ème Division, qui siège à Dombasle en Meurthe-et-Moselle.

« 29ème Division
Ordre de mise en jugement
[…]
En ce qui concerne Cristini :
1. d’avoir, le 18 mai 1915, à Brocourt, abandonné le poste qu’il occupait dans la compagnie en se provoquant un abcès par une injection de pétrole ;
avec cette circonstance aggravante que le dit abandon de poste a eu lieu sur un territoire en état de guerre ;
2. de s’être, en septembre 1915, rendu complice des abandons de poste commis par Graziani et Barbelin, en leur fournissant aide et assistance par l’envoi d’une seringue à injections et toutes indications utiles. »

Le 26 octobre 1915 Barthélémy Cristini est condamné à mort par le Conseil de guerre permanent de la 29e division, tout comme Barbelin, alors que le caporal Graziani reçoit cinq ans de prison. Le tribunal condamne en outre Cristini et les deux autres accusés à rembourser les frais du procès !
Barthélémy est fusillé le 27 octobre 1915.

La fiche du décès de Barthélémy Cristini
mort de ses « blessures reçues à l’ennemi »

À la rubrique « Genre de mort », la fiche indiquant son décès porte de façon mensongère « blessure reçue à l’ennemi ». Comme il n’est pas marié, c’est à son père qu’on adresse un « secours de cent cinquante francs payé le 21.12.1915 ».

La page de registre consacrée à Barthélémy Cristini :
d’abord « tué à l’ennemi » ; cette mention a été rayée
et on a ajouté plus tard « a été passé par les armes »

#généathème : Auguste Robaud, gazé

« Présenter les Poilus de votre arbre » ; un des généathèmes proposés pour ce mois de novembre où Fête des Morts et Armistice voisinent dans le calendrier. « Présenter les Poilus », c’est surtout l’occasion de rappeler le long martyre imposé à ces pauvres hères par la criminelle bêtise des politiciens et le fanatisme brutal des officiers.

L’oncle Auguste

Celui qui va être évoqué ici s’appelle Augustin Robaud. Il est né à Nice le 13 avril 1884 et c’est doublement mon parent  : en effet d’une part il est l’arrière-petit-fils de mon Sosa 46, Pietro Antonio Robaud et de  l’épouse de celui-ci, Maria Elisabeta Straudo, déjà mentionnés dans l’article «  Mariée à quatorze ans, morte à dix-huit» : d’autre part il se marie en 1918 avec la sœur aînée de ma grand-mère, Françoise Mathilde, qui partage avec lui le même arrière-grand-père et se trouve donc être sa cousine au second degré. Il devient ainsi mon grand-oncle par alliance.
La famille l’a toujours nommé Auguste et c’est la généalogie qui m’a révélé que l’oncle Auguste s’appelait en fait Augustin. Curieusement on retrouve le même changement d’Augustin en Auguste chez d’autres Niçois de ce temps-là, fait relevé dans « Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri ».
Il a exercé différents métiers : vannier quand il passe devant le conseil de révision, maçon quand il se marie ; après la guerre il sera jardinier et horticulteur, occupant la situation qui aurait été celle de Victor Bellon, son beau-frère mort en Allemagne de la grippe espagnole.

Au 111e RI

Auguste commence la guerre au 111e Régiment d’Infanterie, appelé aussi Régiment d’Antibes. Celui-ci quitte Antibes le 9 juillet 1914 et va combattre en Lorraine. Le 16 août, le journal de marche du régiment relate un curieux incident : « Par suite d’une méprise les troupes du 112e qui marchent en avant de nous se fusillent entre elles pendant un quart d’heure. » Le 19 et le 20 août, le 111e RI est dans la région de Dieuze et participe à la bataille où est engagé aussi le 6e Bataillon de Chasseurs Alpins, celui de Victor Bellon, le futur beau-frère d’Auguste, qui va y être blessé et fait prisonnier. À partir du 8 septembre le 111e RI est présent à la bataille de la Marne.
Quand on s’installe dans la guerre de position, le régiment se relaie en première ligne avec le 3e RI, puis avec le 112e. Il subit de lourdes pertes dans la forêt de Hesse, près d’Aubréville (Meuse). Pendant la seule journée du 20 décembre 1914 on compte 600 hommes tués ou blessés ; dans le 3e bataillon, dont les soldats restent sept jours de suite dans les tranchées, 500 d’entre eux ont les pieds gelés.
C’est sans doute durant ces combats de décembre 1914 que François Robaud, frère aîné d’Auguste et mobilisé également dans ce régiment, est blessé. Il meurt des suites de ses blessures à l’hôpital 46 de Vichy le 23 janvier 1915.
Ce même mois de janvier voit le régiment dans le secteur du bois de Cheppy, dont une photographie prise par un Poilu est publiée dans un autre article. De mars 1915 à février 1916 il occupe le bois de Malencourt, toujours dans la Meuse. « L’année 1915 est, pour le Régiment, la période des travaux. C’est la guerre avec la pelle et la pioche », écrit l’historique du régiment. On bâtit même des casemates en béton pour abriter les mitrailleuses. Les compagnies se relaient : six jours en première ligne et six jours au cantonnement.
Le 111e RI subit alors la guerre de tranchées dans ce qu’elle a de plus absurde, comme en témoigne l’épisode du 14 juillet 1915 : « Au soir nous devions faire sauter une mine et aller en occuper le bord supérieur. Une préparation d’artillerie fut faite sur toute la ligne et un combat de projectiles de tranchée fixa l’ennemi. Sitôt l’explosion, l’entonnoir fut occupé mais la riposte de l’ennemi fut si violente qu’on ne put s’y maintenir et qu’on fut obligé de revenir au point du départ. » (Historique du 111e RI)
En 1916, le 111e RI, qui occupe toujours les mêmes positions, va se trouver pris dans la bataille de Verdun. « A partir du 21 Février les Compagnies ne descendirent plus au cantonnement et, malgré les bombardements incessants, ne pouvant dormir, changer de linge, se laver, coopérèrent de toute leur énergie à l’exécution des travaux. » (Historique du 111e RI) Les hommes restent trente-cinq jours d’affilée en première ligne et, quand, le 20 mars, le lieutenant-colonel qui commande le régiment obtient que sa troupe soit relevée, les Allemands déclenchent une préparation d’artillerie de grande envergure qui réduit à néant les ouvrages fortifiés des Français.
Après l’assaut de l’infanterie ennemie qui suit le bombardement une grande partie des hommes sont faits prisonniers, d’autres, très nombreux aussi, sont tués. Les pertes subies par le 111e RI sont si importantes qu’il est dissous le 1er juillet 1916.
Auguste Robaud.
Il porte la Croix de guerre et un brassard de deuil,
sans doute à cause du décès de son frère François.

Au 298e RI

Le 7 juillet 1916, Auguste est affecté au 298e RI. Celui-ci prend part à la bataille de Verdun, dans le secteur du Mort-Homme. Le 14 août le régiment part au repos dans des camions. Le 2 octobre il est transporté de la même manière à Sommedieue dans la Meuse. En novembre il est devant le fort de Vaux et le 6 décembre Auguste est promu soldat de 1ère classe.  Pendant l’année 1917 il participe à différents combats près de Verdun.
Le le 26 janvier 1918 Auguste se marie avec Françoise Mathilde Bellon, évoquée plus haut. L’acte de mariage mentionne qu’il est décoré de la Croix de guerre ; c’est la seule source que nous ayons trouvée qui évoque cette décoration, mise à part sa photographie en uniforme. Deux des témoins du mariage sont d’ailleurs aussi mes grands-oncles, également soldats.
Le 6 avril 1918 le 298e RI est dans le secteur Argonne-Est, qui va de La Fille-Morte à la rivière de l’Aire quand il subit un bombardement de l’artillerie allemande, qui utilise des obus toxiques. C’est sans doute là qu’Auguste respire des gaz dont il gardera les séquelles toute sa vie. Il est « maintenu service armé inapte deux mois pour bronchite emphysémateuse chronique généralisée, poussées congestives et rechutes fréquentes (décision de la commission de réforme de Nice) » dit le registre militaire à la page qui le concerne. Derrière l’hypocrisie des termes médicaux se cache un fait qui est confirmé par la tradition familiale : Auguste a été gazé.
Le Fort de Vaux, photographie personnelle.

Après ce repos forcé, il passe, le 24 juin 1918, au 53ème régiment d’artillerie de campagne et ensuite au  163e RI  le 9 octobre 1918. Il est démobilisé le 10 mars 1919. Le 22 janvier 1926 il reçoit la Médaille interalliée n° 1218.
Il est décédé en 1952 ; je l’ai connu pendant ma petite enfance et j’ai même séjourné chez lui à Cimiez ; il toussait encore.

#généathème 100 mots pour une vie : Francisco Preses, soldat espagnol

Un généathème qui doit rappeler à certains l’épreuve de français du baccalauréat, telle qu’on la passait naguère : les candidats avaient à résumer un texte en un nombre de mots déterminé. Ce mois-ci c’est la vie d’un ancêtre que Sophie Boudarel nous propose de résumer en cent mots.
En 1744 l’Infant d’Espagne traverse le fleuve du Var avec son armée et occupe Nice. Les années suivantes plusieurs soldats espagnols épousent des Niçoises. Parmi eux, Francisco Preses, mon Sosa 176, qui se marie avec Francesca Daleuse le 9 juin 1749. Né à Corça, province de Gerona, il parlait en catalan et elle en niçois, mais ils devaient se comprendre ; d’ailleurs les amoureux n’ont pas toujours besoin des mots. Puis le patronyme, italianisé, est devenu Presi, nom de jeune fille de mon arrière-grand-mère. Merci, Francisco, mon aïeul, grâce à toi je me sens encore un peu moins français !

Trois photos du front en 1915

Trois photographies faites par un amateur et adressées vraisemblablement à mon arrière-grand-père, alors officier instructeur. Presque effacées par les années, les moyens de l’informatique ont permis de leur redonner une certaine lisibilité.

Ce sont des clichés de petit format, réalisés avec un de ces appareils portatifs que possédaient beaucoup de combattants. Les deux premières mesurent 11 x 8,5 cm et la troisième 10 x 7,5 cm ; cette dernière devait à l’origine avoir le même format que les autres, mais elle a été manifestement découpée pour entrer dans un album.
Voici la première :
Sur la photo elle-même figurent les mots « ma guitoune ». Ce terme, que l’Armée d’Afrique avait emprunté à l’arabe, désigne un abri de tranchée dans l’argot des Poilus. En l’occurrence cet abri est construit avec des fascines et des branchages ; de plus il est hors-sol, un des indices qui montrent qu’on n’est pas en première ligne, enfoui dans la tranchée, comme l’indique aussi le fait que les hommes, qui ne portent pas d’arme, sont dehors et ne se cachent pas.
On lit au verso de la photographie cette phrase écrite au crayon à papier :

« L’heure de la soupe
Les cuisiniers se rendent
aux tranchées porter le dîner
des « Poilus » »

Les uniformes sont ceux de 1915 : tenues bleu horizon et képi, car les casques Adrian n’ont pas encore été imposés. À l’arrière-plan on aperçoit un boyau, cette tranchée qui servait à communiquer entre deux lignes. On voit nettement que son tracé est brisé par des angles : si l’ennemi s’emparait d’une des lignes, cela lui interdirait les tirs en enfilade. Remarquer que l’auteur a mis le mot « Poilus » entre guillemets, preuve qu’il n’avait pas été totalement consacré par l’usage.
Comme les cuisiniers qui apportent le ravitaillement viennent vraisemblablement de cet arrière-plan par le boyau, on peut émettre l’hypothèse que la photo a été réalisée en deuxième ligne. Ces cuisiniers faisaient chaque jour des kilomètres pour apporter aux soldats des tranchées leur nourriture et leur vin.
Un autre cliché a été pris quant à lui en première ligne :
Son auteur a voulu photographier directement les positions allemandes que lui même voyait, mais la technique n’était pas suffisante pour que nous puissions les distinguer. Il a écrit au dos du cliché :

 « Un ouvrage allemand
Au fond on voit un boyau qui sort
du bois de Cheppy et se termine par la
tranchée allemande dite tranchée en T
(Vue prise d’un petit poste français où je
suis) 300m des boches. »

Cheppy est un village de la Meuse, à moins de 40km de Verdun, où des combats ont effectivement eu lieu tout au long de la guerre. Il faut remarquer sur cette photo que les arbres sont toujours là : on voit même toute une forêt dans le fond : la guerre de position et les tirs d’artillerie n’ont pas encore rasé la végétation. Une tranchée en T est un segment de tranchée, long de quelques dizaines de mètres, creusé en avant de la ligne principale et reliée à elle par un boyau, reproduisant ainsi le dessin de la lettre T.
La troisième photographie enfin montre trois soldats français dans les ruines d’un village :

Dans le coin supérieur gauche, malheureusement rogné, on lit « Souvenir de la guerre… ». L’auteur a-t-il voulu désigner la photo elle-même ou bien les ravages qu’elle laisse ? On peut lire en partie une date, 7 juin, sans doute 1915. Elle a été prise sans doute sur ce qui a été la grand place d’un village. De l’église il ne reste que des ruines. Au milieu de la place un calvaire miraculeusement intact avec sa croix en métal forgé. Cette croix est installée sur une fontaine dont l’eau coule encore, symbole étrange de la vie persistant sous les obus.

Deux Niçois dans la guerre, les frères Astri

Deux photos mystérieuses, toutes les deux au format carte postale et datées de 1917, trouvées dans la collection familiale, mais qui, justement, ne représentent pas des membres de la famille. Une rapide enquête a permis de leur redonner un peu de signification.

Voici ces photos dont la première est celle de deux militaires, un soldat de l’armée de terre en uniforme bleu horizon et un marin ; d’après la signature il s’agit de deux frères, Auguste et Jean Astri. Elle comporte le simple texte « Souvenir du 8 août 1917 ». Elle est adressée à Honoré Bellon, mon arrière-grand-père.
La question est de savoir qui, sur ce cliché, est Auguste et qui est Jean : leurs prénoms sont-ils indiqués dans le même ordre que les personnes sur la photo ?
La deuxième est une photo de mariage où on retrouve le même matelot, dont le béret porte le nom du bâtiment, le Waldeck-Rousseau. Les expéditeurs sont « Mr et Mme Auguste Astri ». C’est donc le marin qui se prénomme Auguste et Jean est le soldat. Le destinataire est le même Honoré Bellon.
Une nouvelle question se pose : pourquoi ces jeunes gens adressent-ils leur photo à mon bisaïeul qui est alors âgé de 61 ans ? La réponse est donnée par une autre photo carte postale, une de celles que mon grand-oncle Victor Bellon, le fils d’Honoré, avait fait exécuter en Bavière où il était prisonnier :

Cette carte est adressée à « Mr Auguste Astri » et elle comporte au verso le texte suivant :
« Puchheim, le 24/9 1917
Reçois, cher ami, ce petit
souvenir de ma captivité et
mes meilleures amitiés.
Bellon Victor »

Auguste Astri est donc un ami de Victor Bellon, qui lui envoie sa propre photo. Pourquoi n’a-t-elle pas été transmise ? Il est possible que le père de Victor qui l’a reçue n’ait pas su à quelle adresse la faire suivre.
Il ne reste donc plus qu’à préciser qui étaient ces frères Astri. Puisqu’une des photos représente un mariage, le plus simple est de chercher celui-ci dans l’état-civil. Il faut ici rendre hommage aux Archives Départementales des Alpes-Maritimes, qui ont mis en ligne les actes de 1917 : la chose est plutôt rare !
En date du 7 août 1917 on trouve effectivement le mariage à Nice d’Augustin Marc Astri, « jardinier fleuriste actuellement matelot à bord du Waldeck-Rousseau. » La jeune épouse se prénomme Antonia. Le prénom officiel du marié est Augustin, mais il se fait appeler Auguste ; de la même manière un de mes grands-oncles, beau-frère de Victor Bellon, était connu comme Auguste par toute la famille, alors que la lecture des registres révèle qu’il s’appelait Augustin.
Autre curiosité : Auguste Astri est jardinier dans le civil ; son frère, cité comme témoin du mariage, est également jardinier, tout comme Victor Bellon et son père Honoré qui sont jardiniers tous les deux ; les parents des frères Astri sont respectivement jardinier et jardinière ; qui plus est, la mère s’appelle Rose ; de son côté le père de la mariée est aussi jardinier ; et un autre témoin du mariage est horticulteur. Le petit monde des jardiniers est florissant à Nice en ce temps-là !
L’acte indique que Augustin Astri est né à Nice le 21 mai 1890 et que son frère est âgé de 21 ans : il est donc facile ensuite de retrouver leur trace dans archives de l’armée.

Auguste Astri

Du 10 octobre 1911 au 8 novembre 1913 il a passé la quasi totalité de ses deux ans de service militaire dans les sous-marins. Le registre de sa classe indique qu’il habite dans le même quartier de Nice que Victor Bellon, à Cimiez. Quand la guerre éclate, il est mobilisé et va servir du 5 août 1914 au 17 novembre 1918 sur un croiseur cuirassé, le Waldeck-Rousseau.
Le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau
 Entré en service en 1910, celui-ci navigue et combat en Méditerranée pendant toute la durée de la guerre contre les vaisseaux de la marine austro-hongroise. Il a un équipage de 900 hommes. Le Journal de bord et le Journal de navigation du navire permettent de le suivre pendant le conflit, qui le surprend dans le port de Toulon, où il est en réparation après s’être échoué dans le Golfe Juan au mois de février.
Le 2 août 1914 à 17h, il tire des « coups de canon annonçant la mobilisation. » C’est le 8 septembre 1914 qu’il peut appareiller et prendre la mer pour Malte où il mouille le 11. Il se joint à une flotte de quinze navires qui navigue en convoi vers les Balkans. Le 17 octobre le Waldeck-Rousseau est devant les côtes du Monténégro.
« Combat devant Cattaro
On distingue un ballon captif et un aéroplane au-dessus de Cattaro. On passe de 40 à 60 tours.
8h 27 Branlebas de combat.
8h 33 Un aéroplane ennemi venant du nord laisse tomber des bombes dont l’une éclate au contact de l’eau à 50 m par tribord
Venu tout à droite à toute vitesse sur un sous-marin dont on voit le périscope à 30° tribord et à 400 m environ. On passe sur le sous-marin qui a plongé et reparaît. »
En même temps le Waldeck-Rousseau doit affronter deux navires autrichiens. Secouru par un autre croiseur, le Michelet, il sort indemne du combat.
Le 4 novembre 1914 il est à nouveau attaqué par un sous-marin, qu’il contraint à fuir. En 1915 on retrouve le croiseur en mer Égée et en août 1916 il affronte encore un sous-marin près de l’île de Pantellaria au large de la Sicile. Ces sous-marins austro-hongrois étaient construits en Istrie sur des plans allemands.
Le 1er décembre 1916 il participe à la tentative de débaquement connue sous le nom d' »événements d’Athènes », où certains membres de l’équipage perdent la vie. Pendant les deux dernières années du conflit, il croise en mer Ionienne.
Auguste Astri, le jardinier de Cimiez, a donc connu la guerre en mer et les batailles navales.

Jean Astri

Son frère cadet, Jean, est né le 15 mai 1897. Il mesure 1,71, a les cheveux châtains et les yeux verts. Il a dix-sept ans quand il s’engage volontairement pour quatre ans dans la cavalerie le 19 novembre 1914.
Edouard Detaille Dragon
Il est affecté au 6e Régiment de Dragons, qui a subi de lourdes pertes, et, quand Jean Astri la rejoint, cette unité stationne à Norrent-Fontes dans le Pas-de-Calais où on est en train de la reconstituer. C’est l’époque où les cavaliers sont démontés et participent comme les fantassins à la guerre des tranchées. Jean prend part aux combats dans la Somme et dans le Pas-de-Calais.
Le 21 septembre 1915 il passe au 23e Régiment de Dragons, qui fait la guerre dans le Pas-de-Calais. À la date du 17 novembre 1915, l’officier qui tient le Journal de Marche écrit :
« Ces tranchées sont des moins confortables ; la mauvaise saison bat son plein ; il pleut sans interruption ; les boyaux, peu ou point draînés, sont de véritables bourbiers sans fin, dans lesquels il faut circuler, travailler, peiner et dormir, sans que les pompes parviennent à faire baisser sensiblement le niveau de l’innommable liquide dans lequel on patauge. »
Les dragons du 23e Régiment sont ensuite engagés dans la Somme, près d’Abbeville.
Le 16 avril 1916, le Journal de Marche donne même une description de la ligne de front, à l’endroit où les cavaliers à pied ont pris position :
« Le secteur occupé par le régiment est situé en avant de Marquivillers dans le bois « du Chariot ». En face, le boche a ses tanières dans le bois « des Vaches ». Entre Roye, où sont les Allemands, et nous, s’étend un vaste plateau, dans lequel la coupure de l’Avre compose un site plein de verdure et de fraîcheur, contrastant avec la sécheresse du terrain fouillé par nos tranchées. C’est le secteur du Bois du Charriot et du Pigeonnier ; dans lequel s’ouvre un ravin perpendiculaire à la ligne ennemie ; ravin enfilé par ses feux, coin plutôt mauvais, car il y pleut des valises, comme on appelle à cette époque et dans cette partie du front, les minen dont les boches sont trop peu économes ! » Les valises sont des obus de très gros calibres, ceux des 210 et des 420 allemands, dans l’argot des Poilus ; quant aux minen, ce sont les projectiles des mortiers, les Minenwerfer.
Le 4 juin 1916 Jean Astri change encore d’affectation et rejoint le 4e Régiment de Cuirassiers à pied qu’on est en train de former à Gournay-en-Bray dans la Seine-Maritime. Le 20 août ce régiment part pour la Somme où il mène la guerre des tranchées dans ce qu’elle a de plus acharné. Au printemps 1917 « il regagne l’arrière et va cantonner dans la région de Meaux (24 avril) ». Il se bat ensuite dans l’Aisne, du côté de Soissons, puis dans l’Oise près de Noyon où il relève une division anglaise. Dans ce secteur il subit d’énormes pertes et doit reculer.
Le 1er avril 1918 Jean Astri est cité à l’ordre de la 1ère Division de Cuirassiers :
« Chargeur d’un courage et d’une endurance exemplaires montrant toujours un mépris complet du danger. N’a quitté sa position de tir que sur le point d’être fait prisonnier alors qu’il venait de faire subir à l’ennemi des pertes sérieuses. »
En mai 1918, le 4e Régiment de Cuirassiers relève le 11e sur le plateau du Plémont dans l’Oise. À la date du 8 juin on lit dans le Journal de marche du régiment :
« À 23h 45 commence brusquement un bombardement d’une violence inouïe, par obus de tous calibres, explosifs et toxiques, sur les lignes, les batteries, les arrières. »
Autrement dit l’artillerie allemande emploie des obus à gaz pour préparer le terrain à l’infanterie qui attaque ensuite, utilisant ses mortiers, les Minenwerfer ; les pertes chez les Français sont considérables : « 39 officiers et 1217 hommes tués, blessés ou disparus. » Les survivants doivent resserrer leurs rangs. Jean Astri est porté disparu dans ces combats le 9 juin 1918.
La page du Journal de marche du 4e RC
qui mentionne la disparition de Jean Astri.
Les totaux en haut et en bas de colonnes
sont des reports d’une page sur la suivante.
En fait il a été blessé par un éclat d’obus et souffre d’une fracture ouverte de l’humérus. Les Allemands, qui se sont emparés du terrain, le recueillent et le soignent. Un de leurs registres mentionne sa présence le 18 juin 1918 dans un hôpital militaire, nommé Cuny, que nous n’avons pas pu localiser ; d’après les documents français il aurait été interné à Mannheim. Sa captivité dure peu, car on le rapatrie comme grand blessé le 9 juillet 1918 par l’intermédiaire de la Croix-Rouge suisse.
Jean Astri a reçu la Croix de Guerre avec étoile d’argent.
Le destin de ces deux frères, semblable à celui de bien des soldats originaires du sud-est de la France, fait mentir la calomnie portée sur eux en 1914 par des politiciens qui accusaient les Méridionaux de lâcheté.